De l'eau au moulin

Published on 9 mars 2018 |

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Agriculteurs, chercheurs et systèmes complexes : en route vers l’agroécologie

Par Marianne Cerf (Inra), Martine Georget (Inra), Goulven Le Bahers (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural, Civam), Virginie Parnaudeau (Inra), Hayo van der Werf (Inra).

Pour pouvoir généraliser les systèmes complexes en agroécologie, encore faut-il les comprendre et les avoir observés. Depuis quelques années, des chercheurs de l’Inra et des agriculteurs membres des réseaux Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) échangent et coopèrent. Petit retour sur une visite à la ferme du Gaec Ursule, en Vendée, et l’expérience de ces pionniers.

L’Inra et les Civam1 ont collaboré au sein du Réseau Blés Rustiques, au début des années 2000, puis autour des systèmes de production économes et autonomes et des systèmes alimentaires et de la professionnalisation des acteurs dans les circuits courts. En 2014, un accord-cadre a été signé avec un objectif partagé : « Inscrire les systèmes agricoles et alimentaires dans un développement durable, le développement des territoires et la préservation de leurs ressources, l’épanouissement des personnes ».

La visite organisée en 2017 au Gaec Ursule, membre du réseau Civam 85 et du GIEE GRAPEA2 avait pour thème « Observer, comprendre, généraliser les systèmes complexes en agroécologie ». Elle a réuni trente-deux participants dont Philippe Mauguin, président de l’Inra, et Christian Huyghe, directeur scientifique Agriculture.

Ursule, une ferme agroécologique

Le Gaec Ursule, une ferme de 260 hectares en polyculture-élevage dans la commune de Chantonnay en Vendée (85), est en agriculture biologique depuis l’année 2000. Il a comme objectifs de faire vivre huit personnes (actuellement quatre associés, deux salariés, deux apprentis), de développer une agriculture productive sans intrants, à impact positif sur l’environnement et d’atteindre une autonomie maximale. Exemple réussi et abouti d’agroécologie, il est l’une des quelques références en France en la matière, et très sollicité pour des visites et formations sur la ferme.

Les participants à la journée de visite et d’échanges entre agriculteurs et chercheurs ont été accueillis par Jacques Morineau, un de ses fondateurs. Nous avons fait le tour de la ferme avec Jacques, accompagné de quelques associés et collègues du GIEE. Il nous a présenté le parcours de la ferme depuis son installation, ainsi que l’esprit qui anime les personnes qui la font vivre : être toujours prêt à s’adapter, mettre en place des régulations qui limitent les gros à-coups, savoir bricoler les équipements, aimer expérimenter.

Aimer expérimenter

Les agriculteurs du Gaec ont toujours été des pionniers : les premiers à utiliser des fongicides sur céréales dans les années 80, et les premiers à les arrêter ! Jacques insiste : être pionnier implique d’expérimenter soi-même, pour découvrir ce qui marche ou pas. « On ne peut pas appliquer une recette simple, comme dans les systèmes conventionnels où engrais et pesticides de synthèse sont permis. Par exemple, le désherbage mécanique est plus difficile que le désherbage chimique : il faut intervenir au bon moment avec le bon outil, une période pluvieuse au mauvais moment peut fortement compliquer les choses. Une des difficultés de la gestion du Gaec est justement la complexité du système, l’expérimentation représente beaucoup de travail. »

Investir… dans le temps

C’est la solidité économique du Gaec qui permet d’expérimenter, de prendre des risques, par exemple de tester l’élevage de poulets sans produits anticoccidiens, ou de passer graduellement du maïs hybride à du maïs population pour l’ensilage ; ce dernier permet une économie d’argent, puisqu’on produit ses propres semences, mais implique du temps passé à sélectionner les plantes les mieux adaptées à l’environnement pédoclimatique de la ferme.

« Au-delà de la ferme », affirme Jacques, « les réseaux Civam et GAB (Groupement des Agriculteurs Biologiques) nous permettent de mettre en commun échecs et réussites. Cela nous a permis d’arriver là où nous sommes actuellement ». Il y a beaucoup de discussions à différents niveaux : au sein du Gaec, dans le GIEE, au sein du Civam. La stratégie est décidée collectivement : « Depuis deux hivers, on se réunit une fois par semaine pour discuter de ce que ce qu’on veut faire dans les vingt prochaines années. » Il conclut, à propos du Gaec : « Quand on est plusieurs on va moins vite, mais on va plus loin. »

Diversifier, cultiver la (bio)diversité

Les trois grands principes qui guident l’action du Gaec Ursule sont de :

  • ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, diversifier les activités et travailler les complémentarités, pour diluer les risques face aux aléas climatiques et économiques : polyculture-élevage, cultures en mélanges d’espèces et variétés, tri à la récolte, fourniture d’azote et travail du sol par les plantes.
  • tirer parti au maximum des processus de régulation naturels et cultiver la biodiversité, adapter les cultures et les animaux au terrain, comme c’est le cas pour le troupeau de vaches qui est renouvelé actuellement  par des Jersiaises, plus adaptées aux sols peu portants de la ferme.
  • faire confiance, tirer parti des talents et compétences de chacun.

En visitant la ferme et en écoutant Jacques Morineau, on est frappé par l’approche système omniprésente, basée non sur la théorie, mais ancrée dans un vécu de terrain. « Dans notre type de système, il faut au moins 25% de prairie dans la rotation : cela améliore la structure du sol, limite les mauvaises herbes, stocke du carbone. La place des bovins dans l’exploitation est très importante, mais  les bovins donnent le plus mauvais revenu par heure de travail ».

Des questions à travailler en commun

Après un déjeuner préparé collectivement par ceux et celles qui nous accueillent, à l’ombre des arbres devant la maison de Jacques et Pierrette Morineau, les participants se répartissent en deux ateliers : (1) Que veut dire piloter un système complexe ? De quoi a-t-on besoin ? (2) Comment aborder le déploiement de systèmes complexes ? C’est l’occasion de découvrir qu’ici, la biodiversité n’est pas un vain mot : une Rosalie alpine (insecte protégé) se pose sur les participants !

Au cœur d’un système complexe

Comme le souligne Christian Huyghe, il faut sortir d’un raccourci commun entre système complexe et système compliqué (qui se décompose en sous-problèmes). Le système complexe se saisit dans les relations que les différents éléments qui le composent entretiennent entre eux pour étudier sa résilience et sa contribution à la durabilité… Tout système complexe n’est pas par définition durable ! Le savoir-faire du collectif du Gaec dans la gestion de ce système complexe est manifeste mais il reste à construire un cadre d’analyse pour appréhender ce qui organise la maîtrise de cette complexité et des performances d’un tel système. Disposer d’un tel cadre pourrait contribuer à :

  • formaliser le raisonnement collectif qui s’exerce ici en situation pour gérer des équilibres dans un souci de résilience (par exemple, l’attention portée à la gestion des adventices et les solutions mises en œuvre pour un résultat évident quand on se promène dans les champs !) ;
  • rendre compte de la façon dont s’opère une adaptation permanente à travers des choix techniques et organisationnels (par exemple : pas de rotations fixes, des surfaces de chaque culture qui permettent de ne pas craindre un échec, des valorisations variées des cultures) ;
  • aider les agriculteurs à mieux saisir les impacts de ces systèmes au-delà de ceux qu’ils perçoivent directement (des impacts comme les pertes nitrates vers les nappes, l’empreinte carbone par exemple).

Le rapport subjectif au travail…

Comment instruire le rapport au travail dans de tels systèmes ? Les membres du Gaec pointent la charge effective : sur le plan administratif, elle relève par exemple de la diversité des productions et de la législation afférente, sur le plan opérationnel, des associations de cultures qui nécessitent de réaliser un tri des graines récoltées. Mais cette charge s’inscrit dans une complémentarité et interchangeabilité des compétences et surtout, elle semble  « compensée » par le plaisir vécu à observer et s’adapter, à explorer toujours de nouvelles pistes (comme choisir le méteil, aller vers le maïs population, toaster…) ou à développer des modes de gestion efficaces pour faire face à l’incertain et la complexité.

… et à la réussite

Pour Jacques, il y a un enjeu de pouvoir transmettre ce savoir-faire et cette curiosité qui poussent à toujours expérimenter pour réussir à s’adapter aux fluctuations de son environnement. N’est-ce pas l’un des éléments clés pour contribuer au déploiement de ces systèmes ? Le constat est en effet qu’il ne suffit pas d’apporter la preuve qu’ils sont résilients et permettent de faire vivre ceux qui y travaillent (ici huit personnes) pour qu’ils deviennent attractifs et accessibles pour d’autres agriculteurs. Apporter la preuve que « c’est possible de réussir » est une condition nécessaire et ces enjeux de transmission sont à travailler, mais il est aussi important de pouvoir étudier comment ces systèmes dépendent de situations locales pour atteindre leurs performances. Jusqu’où la réussite du système dépend-elle des échanges entre compartiments végétal et animal, de compétences de bricolage (du matériel),  d’observation des phénomènes, de débouchés et de réseaux de relations ?  Par ailleurs, deux questions mériteraient aussi d’être travaillées. Quelles approches permettront d’appréhender la  valeur ajoutée qui se crée et se détruit dans de nouvelles coordinations entre les acteurs dans les territoires, compte tenu des propriétés et produits de ces systèmes complexes ? De même, comment cerner le rôle positif ou négatif des politiques publiques dans la mise en place de ces systèmes et de ces nouvelles chaînes de valeur ?

Participez !

Ces discussions en ateliers sont une étape pour aller vers des collaborations institutionnelles (à l’image de ce qui a été initié entre le réseau Civam et le métaprogramme EcoServ3 de l’Inra) ou des recherches participatives entre groupes Civam et chercheurs intéressés. Si certains des sujets abordés dans cet article suscitent en vous des envies ou idées de collaborations, n’hésitez pas à contacter Goulven Le Bahers (goulven.lebahers@civam.org) ou Martine Georget (martine.georget@inra.fr) pour en savoir plus…

  1. Centre d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural (CIVAM)
  2. Groupement d’Intérêt Economique et Environnemental (GIEE) nommé Groupe de Recherche pour une Agriculture Paysanne Econome et Autonome (GRAPEA)
  3. EcoServ est le 7e métaprogramme de recherche de l’Inra. Initié au 1er janvier 2014, il porte sur l’étude des services écosystémiques rendus par l’agriculture et la forêt, voir http://www.ecoserv.inra.fr

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