De l'eau au moulin

Published on 20 janvier 2020 |

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Au Chili, la crise sociale est aussi environnementale

Par Laura Hendrikx, journaliste scientifique et ingénieure agronome

Le mouvement social qui secoue le Chili depuis le mois d’octobre dénonce également le modèle de gestion des ressources naturelles du pays, particulièrement vulnérable au changement climatique.

Pas une seule goutte d’eau n’est tombée depuis le 10 septembre, et un soleil de plomb écrase la capitale chilienne en cette fin de printemps austral. Carolina et Felipe ont la vingtaine et font partie de l’équipe locale du mouvement international de grève étudiante pour le climat Fridays For Future. Pour la quatrième marche qu’ils organisent à Santiago, le 29 novembre, ils ont choisi le thème de l’eau. Un choix pas anodin, car il illustre particulièrement bien le modèle néolibéral hérité de la dictature de Pinochet contre lequel la population manifeste sans relâche depuis le 18 octobre. « Agua libre para Chile » [« Eau gratuite pour le Chili »], scande la plus grande des banderoles. Pour les deux jeunes, cette revendication fait écho au mouvement social : à une centaine de kilomètres de là, sur les murs de la ville de Valparaiso, à côté des inscriptions appelant à la démission du président Sebastián Piñera ou au changement de constitution – la constitution actuelle date de la dictature de Pinochet – se mêlent des revendications de changement au code de l’eau.

Le code de l’eau au cœur des revendications

Au Chili, qui se place en 18e position des pays les plus exposés au stress hydrique, la gestion de l’eau relève du droit privé. Dans la province de Petorca, située dans la région de Valparaiso – déclarée zone de catastrophe naturelle en septembre dernier en raison de la sécheresse inédite qui affecte le pays depuis dix ans – quelques entreprises détiennent le monopole de l’utilisation de l’eau pour irriguer les monocultures d’avocat, alors que les habitants n’ont pas accès à l’eau courante et doivent se faire livrer le précieux liquide par camion. Un cas extrême, mais loin d’être isolé : au total, plus de 400 000 Chiliens sont approvisionnés en eau par le biais de camions citernes. « Le ministre des Travaux publics a lui-même reconnu que le Chili avait octroyé plus de droits d’eau qu’il n’y en avait de disponibles. Nous avons un code de l’eau qui ne priorise pas son utilisation », déplore Estefanía Gonzalez, coordinatrice de campagnes pour Greenpeace Chili. Même Santiago, la capitale du pays qui compte près de cinq millions d’habitants, peine à s’approvisionner en eau. « Cette année est l’une des plus sèches de l’histoire du Chili. A Santiago, le déficit hydrique a atteint 80 % », observe Juan Pablo Boisier, climatologue au Centre de Recherche sur le Climat et la Résilience, le (CR)2. Pour Flavia Liberona, directrice exécutive de la Fondation Terram, le risque de pénurie dans la zone métropolitaine est bien réel. « Ça pourrait arriver à tout moment », alerte-t-elle depuis le siège de la fondation, situé le long de l’avenue General Bustamante, à deux pas de la Plaza Baquedano, aussi appelée Plaza Italia, l’épicentre de la contestation.

La crise sociale, directement liée à la crise environnementale 

Avec plusieurs centaines d’autres jeunes, Felipe et Carolina ont longé le fleuve Mapocho, qui traverse Santiago d’Est en Ouest. Un parcours symbolique : le cours d’eau, victime de la sécheresse, se réduit comme peau de chagrin. Autre symbole, l’arrivée sur la Plaza Italia, rebaptisée Plaza de la Dignidad [Place de la Dignité] par le peuple chilien. « La dignité fait partie des principales revendications exprimées pendant la crise sociale au Chili », observe Estefanía González. « Aujourd’hui et dans les années à venir, surtout au Chili, la dignité humaine va dépendre de la santé de notre environnement et de sa capacité à résister aux impacts du changement climatique. Quand on parle de justice écologique, on parle de justice sociale. La crise sociale qu’est en train de vivre le Chili est directement liée à la crise environnementale. » Même si dans la rue, les manifestants ne nomment pas explicitement la crise climatique et écologique, beaucoup d’entre eux réclament le droit à l’eau et à vivre dans un environnement qui ne soit pas pollué.

Partout dans le pays, les habitants se mobilisent depuis longtemps contre les activités polluantes : à Santiago, contre la construction de centres commerciaux ; en Patagonie, contre l’élevage de saumons ; dans le Nord, contre les projets miniers ou la construction de réservoirs d’eau… L’exemple emblématique est le concept de « zonas de sacrificio » [zones de sacrifice], des territoires dans lesquels l’Etat chilien a permis, sans consultation préalable, l’installation d’activités économiques polluantes à proximité de zones environnementales sensibles et de populations vulnérables, ayant un accès limité à la santé et à l’éducation. La plus connue est celle de Quintero y Puchuncaví, dans la région de Valparaiso, où l’an dernier, plus de 1 000 personnes ont été intoxiquées par les émanations de dioxyde de soufre. Le pays est ainsi à la fois victime du changement climatique – sécheresse, incendies, etc. – et du modèle de développement à l’origine du réchauffement, à travers les pollutions qu’il engendre.

Le gouvernement réprime et recule

Des pollutions contre lesquelles se dresse toute la population, et pas seulement les activistes environnementaux, qui payent cher leurs engagements : « Il y a une grande criminalisation des peuples autochtones et en particulier des Mapuche, dans le Sud du Chili, qui s’opposent à certains projets de centrales hydroélectriques, avec une militarisation très forte », observe Estefanía González. Ce triste sort n’est pas sans rappeler celui réservé aux Chiliens qui ont rejoint les rues de Santiago, violemment réprimés par les carabineros : depuis le début du mouvement, le bilan est de plus de vingt morts, de nombreuses personnes disparues et des milliers de blessés qui ont perdu des membres ou la vue. « La crise sociale actuelle donne un aperçu de cette dynamique insoutenable dans laquelle nous sommes aujourd’hui, où les forces militaires agissent contre les personnes, dans le cadre de cette crise sociale mais aussi lors des conflits environnementaux », s’offusque Estefanía González.

Sur le plan social comme environnemental, les rares prises de parole de l’exécutif ne suffisent pas à calmer la colère des Chiliens. « Les annonces vont dans le sens inverse », déplore Estefanía González : le 26 novembre, le gouvernement a annoncé qu’il supprimait l’évaluation environnementale pour les projets de réservoirs d’eau compris entre 50 000 et 300 000 mètres cubes. « Le fait que la COP25 ait été déplacée à Madrid a donné une excuse de plus au gouvernement chilien pour renoncer complétement au rôle de leader climatique qu’il aurait dû avoir. » Les politiques relatives au climat et à l’environnement, et notamment la Contribution Déterminée au Niveau National à l’Accord de Paris du Chili (CDN), qui devait être présentée lors de la COP25, ont été reportées, à l’exception de la loi sur les zones humides urbaines, approuvée la semaine du 18 novembre. Le calendrier de fermeture de quatre centrales à charbon, l’une des premières étapes du plan chilien pour atteindre la neutralité carbone en 2050, a cependant été avancé : Tarapaca a symboliquement fermé ses portes le 31 décembre dernier, une échéance initialement prévue pour mai 2020.

Faire de l’environnement une politique d’Etat

L’engagement de 121 pays sur 197 pour atteindre la neutralité carbone en 2050 fait partie des victoires revendiquées par la présidente de la COP25 et ministre de l’Environnement du Chili, Carolina Schmidt, qui a cependant reconnu ne pas avoir réussi à « atteindre l’un de nos objectifs les plus importants : réguler l’achat et la vente de crédits de carbone », pointant du doigt le manque de volonté politique de certains des pays faisant partie des plus gros émetteurs. Plusieurs organisations environnementales chiliennes ont, quant à elles, dénoncé la responsabilité de la présidence chilienne dans les faibles résultats observés. Le 14 janvier, Carolina Schmidt a dû se rendre devant le Congrès chilien pour répondre à des questions concernant le rôle du Chili à la présidence de la COP25. Après avoir rappelé la difficulté à faire adopter les décisions, qui doivent être prises à l’unanimité, elle a assuré que le Chili avait relevé ce défi en faisant preuve d’une forte implication. Elle a également souligné que sept des huit objectifs visés1 avaient été atteints, et mis en avant la création d’une Alliance pour l’Ambition Climatique impulsée la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques en marge de la COP25, qui regroupe 73 pays, 14 régions, 398 villes, 786 entreprises et 16 investisseurs dans le but d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050.

Egalement interrogée sur les problématiques propres au Chili, la ministre de l’Environnement a notamment demandé pardon aux familles vivant dans les zones de sacrifice et souligné la nécessité d’implémenter des mesures pour améliorer leur situation. « Nous avons réussi à mener à bien un plan de décontamination pour des zones comme Concón et Quintero y Puchuncaví. En travaillant avec les communautés sur des plans d’urgence et de prévention, les signaux d’alerte de la zone ont été réduits de 58 %. » Concernant le problème de l’eau, elle a appelé à agir de manière responsable et assuré que le gouvernement travaillait sur ce sujet.

Cette convocation a également permis au Congrès d’en savoir plus sur la position du Chili concernant l’accord d’Escazú, qui met en œuvre le Principe 10 de la Déclaration de Rio du Sommet de la Terre de 1992, et protège les droits d’accès à l’information, à la participation publique et à la justice en matière d’environnement. Si une vingtaine de pays d’Amérique latine et des Caraïbes l’ont ratifié, le Chili s’y refuse toujours pour des raisons obscures. « Les standards de la législation chilienne respectent tout ce que propose Escazú (…) Le Chili ne perd rien à cet égard », a justifié Carolina Schmidt. Ce qui n’a pas semblé convaincre son auditoire, qui a ensuite décidé de suggérer au président chilien de signer cet accord, ce qui permettrait au pays d’instaurer une politique d’Etat en matière d’environnement.

Ce sujet devrait également faire partie des discussions pour élaborer la nouvelle Constitution, que revendiquent les manifestants et que le président s’est décidé à mettre en place dans les prochaines années. « J’espère que la nouvelle Constitution incorporera un volet sur la justice environnementale », se prend à rêver Pilar Moraga, directrice du Centre de Droit de l’Environnement de l’Université du Chili et responsable de la ligne Gouvernance du Centre de Recherche sur le Climat et la Résilience. Même son de cloche du côté de Greenpeace : « Bien sûr, il y a une demande plus immédiate en lien avec les salaires, l’accès à l’éducation, à la santé… mais l’environnement est la base de la construction du nouveau pays », selon Estefanía González.


  1. Parmi les huit objectifs visés lors de la COP25 figurent l’engagement des parties pour « une ambition climatique maximale », la neutralité carbone en 2050, la protection des océans, l’équité de l’action climatique au niveau mondial, l’équité de genre dans l’impulsion de l’action climatique, l’augmentation de l’investissement en vue de la neutralité carbone et l’intégration de des différents services gouvernementaux (agriculture, transports, finances…) dans la lutte contre le changement climatique. Le dernier, concernant l’encadrement des marchés de crédit carbone, était également considéré comme le plus important objectif de cette COP25 et n’a pu être atteint faute d’unanimité des parties présentes.

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