Quel heurt est-il ?

Published on 17 janvier 2018 |

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[Bien-être animal] Peau de chagrin (3)

Par Sylvie Berthier. (Article précédent).

Les élevages conventionnels, un système impitoyable ? C’est ce que pense Robert Dantzer 1, co-auteur en 1979 d’un livre sur le stress en élevage, qui fut une révélation pour bien des acteurs travaillant avec les animaux. Cet éminent neurobiologiste, récemment médaillé d’or de l’Académie d’agriculture, raconte comment, dans les élevages de grandes densités qui se spécialisent à des fins économiques, « la claustration, le confinement, l’absence de lumière naturelle sont devenus la norme. » Dans ces univers bétonnés ou grillagés, l’espace de l’animal s’est réduit comme peau de chagrin et « l’entravement ou le confinement extrême le privent de la possibilité d’exprimer l’ensemble de son répertoire comportemental », comme battre des ailes ou prendre un bain de poussière pour une poule, fouir le sol avec son groin pour le porc… Autant de mouvements qui ne sont plus possibles : « Les animaux en tant qu’individus ont disparu. Ils ne sont plus connus que comme habitants de telle case ».

Ce n’est pas Jocelyne Porcher2 qui le contredira. Cette sociologue de l’Inra, spécialiste des relations hommes-animaux dans les systèmes de travail, bat en brèche cette notion de BEA qui, selon elle, est « un euphémisme pour désigner la souffrance des animaux dans les systèmes industriels. Les porcs préfèrent-ils un ballon dans leur box bétonné et sombre plutôt que rien ? Et bien, ils continueront d’être entassés dans le noir mais ils auront droit à un ballon, touche de couleur étrange dans ce monde noir et sordide. » Ainsi, 96% des porcs élevés en France le sont encore dans des bâtiments sans accès à l’extérieur.

Un tableau sans concession de l’univers lugubre sécrété par une course effrénée à la productivité, ayant pu produire des dérives paroxystiques, dont « les odeurs et les humeurs, les suintements, la sueur et le sang et le foutre et la merde, le martyre des animaux et la souffrance des hommes », chronique Télérama à propos du livre « Règne animal », de Jean-Baptiste del Amo (Gallimard 2016, prix Inter et Valery-Larbaud). Mais que l’on ne s’y trompe pas, tempère Jean-Louis Peyraud, de la direction scientifique agriculture de l’Inra : des avancées ont bel et bien été obtenues, « suite à l’évolution de la réglementation et des normes : généralisation des logements collectifs pour les veaux d’élevage, cages individualisées interdites pour les canards, truies vivant désormais en groupe, etc. Ces aménagements ont nécessité plusieurs centaines de millions d’euros sans retour sur investissement pour les éleveurs et les filières. »

En désaccord total, Jocelyne Porcher estime que ce financement du BEA par les Etats et l’UE n’a en fait « produit aucun véritable résultat » et n’a pas permis de proposer un concept différent du bien-être des animaux. Bref, pour elle, ce BEA « est un gouffre financier et une impasse scientifique dont il faut sortir au plus vite. De mon point de vue, il faut remettre les questions concernant les conditions de vie des animaux dans le champ du travail et donc dans les mains des sciences humaines et sociales. Le problème des cochons, ce n’est pas le stress, c’est que leur vie au travail n’a aucun sens. Et ce n’est pas d’ “enrichir leur environnement” qui changera quelque chose. Le monde de sens pour un cochon, qui a des facultés olfactives incroyables, c’est la prairie, les bois… Il pourra se stresser à poursuivre une souris du groin, il n’en sera pas moins bienheureux ! »

Animal limite, élevage limite

Et ce n’est pas tout. Tout aussi sinistre, la vie de poulet de chair, dont plus de 800 millions sont élevés en France chaque année et à 80% en système intensif. Philippe Monget3, qui dirige le Groupement d’intérêt scientifique Analyse du génome des animaux d’élevage, explique que « des limites biologiques sont atteintes qui confinent aux limites de l’élevage. » Ces volailles de chair « que l’on achète à un peu plus de trois euros la carcasse ne sont que de gros poussins de cinq semaines, infertiles car trop jeunes. Quant à leurs parents et grands-parents, ils sont si gros qu’ils en deviennent infertiles. Pour les rendre fertiles, on leur retire la nourriture. Ils ont donc faim, se mangent entre eux. Alors, on les ébecque et on les égriffe. C’est ce que j’appelle l’animal limite. Quand ces limites sont dépassées par les pratiques d’élevage, on en arrive à un élevage lui-même limite. En outre, l’animal est aussi limité par ses performances zootechniques. Et quand on pousse trop ces dernières par la sélection, cela se traduit souvent par une augmentation de l’incidence de pathologies comme les mammites pour les vaches laitières4. On arrive à un trade off, un carrefour biologique, qui pose des questions à la science, qui doit réorienter la sélection en prenant davantage en compte la rusticité et le bien-être animal.»

La suite

[bien-être animal] Et les consommateurs ? (4)


  1. Lire le bien-être des animaux d’élevage http://www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/dantzer.pdf
  2. http://www.agrobiosciences.org/sciences-et-societe/Les-entretiens/Jocelyne-Porcher-Agriculture-et
  3. Vidéo Animaux d’élevage a-t-on atteint les limites ? https://vimeo.com/134516706
  4. Impossible d’avoir des vaches laitières produisant 12 000 litres annuels de lait sans mammites

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