Par Sylvie Berthier

Bien-être animal : Un sujet qui avance tant bien que mal – SESAME


Quel heurt est-il ?

Published on 15 janvier 2018 |

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Bien-être animal : Un sujet qui avance tant bien que mal

Par Sylvie Berthier


Alors que l’Europe dispose de l’une des réglementations les plus contraignantes au monde, pourquoi a-t-on le sentiment que nos animaux d’élevage ne sont pas si bien traités qu’ils le devraient ? Retour sur la notion de bien-être animal, clivante et controversée, au carrefour de la science, de l’éthique, de l’économique et du juridique.

Chiots, chatons, lapins nains… Leurs minois nous font craquer et leurs comportements drolatiques nous émerveillent. Niaiserie ? Loin d’être épargnés par cette vague d’empathie, veaux, vaches et cochons connaissent eux aussi « une profusion de signes d’affection (…) qui aurait choqué il  y a seulement deux ou trois ans », lit-on dans un article du Paysan Breton1, relatant les diverses attentions portées au bien-être animal (BEA) lors du fameux salon de l’élevage, Space 2017.

« Cet élan anthropomorphique que nous vivons (…), notamment à travers la question du bien-être animal, doit être interprété comme une volonté de réintroduire massivement des valeurs dans notre rapport à la nature et au vivant », explique Patrick Denoux, professeur de psychologie interculturelle. Confirmation, le dernier eurobaromètre publié en mars 2016 est sans appel2: pour 94% des Européens, il est important de protéger le bien-être des animaux d’élevage. Nul ne peut plus ignorer cette tendance lourde…

Mais que désigne exactement le bien-être animal ? Moins de souffrance, moins de mal-être, moins de stress, plus de bienveillance ? Derrière ce mot quelque peu fourre-tout, se cache l’évolution d’un courant scientifique transdisciplinaire complexe. Bref retour sur l’histoire.

Trois siècles à ruminer

Près de trois siècles auront été nécessaires pour s’émanciper du paradigme de Descartes, selon lequel les animaux-machines, incapables de souffrance, sont instrumentalisables à merci. Une pensée dominante qui détermina grandement le rapport de la recherche et de l’élevage à leur encontre jusqu’au 20e siècle. Pourtant, de Théophraste à Montaigne, en passant par Rousseau, nombreux furent les penseurs à s’insurger contre cette vision réductrice des animaux. En 1791, l’anglais Bentham interroge : « La question n’est pas, peuvent-ils raisonner ? Ni, peuvent-ils parler ? Mais, peuvent-ils souffrir ? ». Peine perdue, la sensibilité des animaux restera contestée jusque dans les années 603.

En 1964, tout s’accélère. En décrivant les abus de l’élevage intensif, dans son fameux livre « Animal machines : the new factory farming industry », Ruth Harrisson déclenche un séisme dans le grand public, mais aussi au sein des communautés scientifique et politique. Cette fois, on a compris… L’année suivante, le rapport Brambell pose les bases du bien-être de l’animal et invite les chercheurs à s’emparer du sujet, le déplaçant de son statut moral vers la science. Le BEA doit devenir un élément objectivable. Pas si simple…

Science et conscience

Isabelle Veissier4, directrice de l’unité de recherche UMR herbivores à l’Inra Theix, a le BEA chevillé au corps. Le sourire aux lèvres, elle se rappelle son arrivée au sein de l’Institut, il y a 30 ans : « J’ai dit, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de voir les gestes que fait l’animal, mais de comprendre pourquoi il les fait, quelle est sa psychologie. » Ce à quoi on m’a répondu : « Ouh là là ! ». Désormais, « le sujet n’est plus tabou, il est même au cœur de nos recherches. »

Si au départ, étudier le BEA consistait essentiellement à éviter aux animaux de vivre des expériences négatives telles la faim ou le froid, aujourd’hui, l’animal doit avoir également la possibilité de vivre des expériences positives, des contacts sociaux par exemple. Bref, il doit bénéficier d’une qualité de vie au sens large. A l’aube du 21e siècle, avec les apports combinés de la neurobiologie, de la psychologie et de la pathologie, les chercheurs sont désormais capables d’identifier les émotions que les animaux éprouvent comme la frustration, la rage, la peur, la surprise, le plaisir. « Ces études du lien entre cognition et émotion nous permettent de dire que l’animal est complexe, qu’il acquiert des connaissances, qu’il fait des choix et met en place des stratégies. Bref, c’est un être pensant », affirme la chercheuse. D’ailleurs, une expertise collective sur la conscience animale5, publiée par l’Inra, nous apprend6 : « Des expériences (…) montrent que les porcs sont curieux et se dirigent vers l’objet qu’ils connaissent le moins, que les poussins savent compter, que les vaches, moutons et poules reconnaissent leurs congénères à partir de photos, de face et de profil… Autant de preuves de comportements cognitifs et sociaux élaborés ». Qui aurait parié sur un tel sujet il y a dix ans ?

La suite

[Bien-être animal] La loi et l’éthique (2)

[Bien-être animal] Peau de chagrin (3)

[bien-être animal] Et les consommateurs ? (4)

[bien-être animal] Quand les omnivores minorent la souffrance animale.


  1. Faire du bien-être un atout, Paysan breton, 25/09/2017 http://www.paysan-breton.fr/2017/09/faire-du-bien-etre-animal-un-atout/
  2. Eurobaromètre spécial 442 Résumé Novembre – Europa EU
  3. En France, l’article L214 du code rural (1976) mentionne le caractère d’être sensible de l’animal. En 2015, le code civil reconnaît que l’animal est être vivant doué de sensibilité.
  4. « Petite histoire de l’étude du bien-être animal : comment cet objet sociétal est devenu un objet scientifique transdisciplinaire » https://www6.inra.fr/productions-animales/2015-Volume-28/Numero-5-pp.-341-432/Petite-histoire-de-l-etude-du-bien-etre-animal.  Elle a œuvré à l’élaboration du réseau agriBEA https://www6.inra.fr/agri_bien_etre_animal/
  5. http://institut.inra.fr/Missions/Eclairer-les-decisions/Expertises/Toutes-les-actualites/Conscience-animale
  6. http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Systemes-agricoles/Tous-les-dossiers/Bien-etre-des-animaux-d-elevage-la-recherche-pour-eclairer-le-debat/L-animal-d-elevage-un-etre-pensant/

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One Response to Bien-être animal : Un sujet qui avance tant bien que mal

  1. Chemineau says:

    Votre question « qui aurait parié sur un tel sujet il y a dix ans ? » appelle une réponse claire et simple :  » l’INRA » !
    En effet, ce que vous indiquez sur l’exploration des comportements cognitifs des animaux d’élevage a fait l’objet depuis plus de dix ans de nombreux travaux scientifiques de grande qualité, réalisés par des chercheurs des départements Physiologie Animale jusqu’en 2003, puis Physiologie Animale et Systèmes d’Elevage à partir de 2004. Isabelle Veissier est incontestablement une des leaders INRA et européenne dans ce domaine. Formée dans un laboratoire engagé dès les années 60 sur les comportements animaux, sous la houlette de Jean-Pierre Signoret puis de Marie-France Bouissou, Isabelle Veissier a su entraîner de nombreux jeunes scientifiques dans cette aventure originale.
    Les résultats obtenus changent incontestablement la vision que nous avons des animaux et des places relatives que nous occupons, eux et nous, dans la Nature. Ils entraînent des conséquences sur la façon d’élever les animaux dits « de ferme ». Ainsi, de la même façon que pour les autres domaines des sciences animales comme la génétique, la nutrition ou la santé, l’appui sur les sciences du comportement est indispensable pour proposer des conditions d’élevage à même de procurer aux animaux le bien-être auquel ils aspirent pour nous apporter dans de bonnes conditions le lait, la viande ou les oeufs indispensables à notre santé.
    Philippe Chemineau
    Directeur de Recherches INRA

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