De l'eau au moulin

Published on 18 février 2020 |

0

[Biodiversité] Créer des habitats favorables : une sablière pour les abeilles

Ou lorsqu’un carrier et une commune adaptent volontairement l’exploitation d’une sablière au profit d’une biodiversité peu connue : les abeilles sabulicoles. Cette expérience réussie a été présentée lors de l’atelier « Espèces protégées liées à l’activité économique » organisé par l’Union Professionnelle du Génie Ecologique (UPGE), en partenariat avec le Ministère de la transition écologique et solidaire et l’Agence française pour la biodiversité, le 18 novembre 2019.

Par Guillaume Lemoine, Etablissement Public Foncier Nord-Pas de Calais1

Chacun a à l’esprit l’intérêt des carrières de roches massives pour la biodiversité, avec leurs falaises artificielles pour le hibou grand-duc et le faucon pèlerin, ou la richesse de leurs points d’eau pour diverses espèces d’amphibiens remarquables (crapauds calamites, pélodytes ponctués, alytes accoucheurs, etc.). Peu connues, moins visibles dans les territoires, et moins prospectées, les carrières de sable offrent également des opportunités pour les Hyménoptères aculéates sabulicoles, autrement dit des abeilles et des guêpes solitaires.

Contrairement aux idées reçues, 75 à 80% des abeilles solitaires nichent dans le sol. Elles recherchent pour cela des espaces bien exposés et à faible couverture végétale pour profiter de la chaleur du soleil susceptible de réchauffer rapidement le substrat sur lequel elles sont installées. Lorsque le substrat est favorable, les Hyménoptères peuvent s’y rencontrer en très grande quantité, tant en nombre d’espèces qu’en nombre d’individus. Dans le Nord de la France, ces fortes concentrations s’expliquent par la rareté, dans certains territoires, des affleurements naturels de sable. Ainsi certaines sablières fournissent aux abeilles et guêpes solitaires nichant au sol de nouveaux habitats, ou plus généralement des milieux de substitution, face à la disparition ou à la dégradation de leurs habitats originels.

La sablière de Hamel : le maire, les abeilles et l’industriel

Comme suite à la découverte, faite par hasard sur les talus de la sablière de Hamel au printemps 2005, de milliers d’abeilles sauvages, notamment de Andrena vaga, Nomada lathburiana, Colletes cunicularius, Sphecodes albilabris, Dasypoda hirtipes, Halictus scabiosae, etc., le maire de Hamel proposa une rencontre entre le naturaliste à l’origine de la découverte, l’exploitant industriel et divers acteurs du territoire pour voir comment ce patrimoine naturel surprenant et inattendu pouvait être pris en compte dans le cadre de la remise en état progressive du site afin d’en modifier la destination finale, la fin d’exploitation étant prévue pour 2020.

En effet, après exploitation et conformément aux pratiques classiques, imposées dans la réglementation et l’arrêté préfectoral d’autorisation d’exploitation, le site devait être remis en état, remblayé, recouvert de « bonnes terres » agricoles, puis boisé pour créer un espace naturel et récréatif et contribuer ainsi à l’effort collectif de boisement. Dans le cadre de diverses démarches de concertation, les modes d’exploitation et le projet de remise en état du site d’extraction de sable (17 hectares en propriété communale) ont été revus et profondément modifiés à partir de 2007.

L’entreprise STB Matériaux (basée à Templemars dans le Nord), titulaire des droits d’exploitation, accepta de « jouer le jeu » et permit aux services départementaux des Espaces naturels sensibles de réaliser quelques opérations en faveur des Hyménoptères sauvages de 2007 à 2010. Il s’agissait, outre la réalisation d’inventaires, d’une part d’une plantation arbustive diversifiée, notamment à base de saules, sur une partie déjà remblayée de la sablière et, d’autre part, d’opérations de gestion de la végétation envahissante (coupe des ronces et arrachage des graminées sociales) sur le talus où furent identifiées les premières bourgades2 d’abeilles sabulicoles, afin de garder le caractère nu et ensoleillé de leur habitat pour conserver le patrimoine naturel en place.

Les travaux réalisés

De nombreux autres travaux furent réalisés entre 2005 et 2020 : des plantations complémentaires (1,2 kilomètres de haies champêtres en périphérie du site) ; la préservation de tous les bosquets de saules, principales ressources alimentaires pour les abeilles printanières ; des semis de plantes régionales pour les abeilles estivales (centaurée, vipérine, cardère, origan, etc.) ; enfin l’installation d’une petite lande à Ericacées, association végétale composée de bruyères, callunes et ajoncs, plantes profitant de l’acidité des sables en place.

Mais l’une des plus importantes décisions prises par l’entreprise fut de maintenir en place les principales zones de reproduction des abeilles sabulicoles. La préservation de ces espaces, devenus des « zones de renoncement » dans le planning d’exploitation, peut être considérée comme le résultat d’une démarche d’évitement spontanée et volontaire. En effet, aucune des espèces identifiées par les naturalistes et aujourd’hui préservées par l’exploitant ne bénéficie d’un quelconque statut de protection réglementaire en France. Cette protection se fait donc volontairement, aux frais de l’entreprise et de la commune qui renoncent à exploiter un volume équivalent à une année de gisement et aux recettes financières afférentes.

Une dune sur un plateau

En 2013 et 2014, l’entreprise est allée plus loin. Elle a réalisé une remise en état exemplaire d’une partie de la sablière dont l’exploitation est aujourd’hui terminée. Sur 1,2 hectare de nouveaux reliefs à base de sable (dune) et de limon (talus et plateaux) ont été réalisés afin de créer et d’offrir de nouveaux milieux xéro-thermophiles3 favorables aux hyménoptères, orthoptères (oedipode), coléoptères (cicindèles) et araignées (araignée-loup des sables) caractéristiques des milieux sableux ou très ouverts (sans végétation). L’entreprise réalise également régulièrement en hiver la coupe des arbres et arbustes présents sur les différents « talus à abeilles sauvages ». Pour l’ensemble de ces travaux le carrier est accompagné et conseillé par l’Établissement Public Foncier Nord-Pas de Calais.

Aujourd’hui, la commune de Hamel et l’entreprise STB Matériaux font de la biodiversité, même banale et non sous protection réglementaire, une de leurs priorités dans le cadre des process et procédures d’exploitation de la sablière communale, afin notamment pour le carrier de pouvoir démontrer aux services de l’Etat et aux associations de protection de la nature un professionnalisme dans ce domaine, condition souvent sine qua non pour maintenir ce type d’activité ou exploiter de nouveaux gisements. Ces démarches sont aujourd’hui reconnues à divers titres : niveau 4 de la « Charte environnement » (certification indépendante adaptée aux carriers) de l’Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction (UNICEM), grand prix de développement durable de l’UNPG et European award de l’UEPG…

La gestion « adaptative »

En se basant initialement sur la découverte d’insectes, la gestion, l’exploitation et la remise en état de la sablière ont été principalement « adaptatives » afin de répondre rapidement à de nouveaux enjeux identifiés et ont varié ainsi au cours de temps en fonction des découvertes naturalistes et de l’amélioration des connaissances sur les potentialités écologiques que peut offrir ce type de milieu et les opportunités de remise en état. Cette démarche évolutive n’est pas forcément simple à mettre en place dans le cadre des arrêtés préfectoraux qui valident et figent au moment du dépôt des dossiers, et souvent avant le démarrage de l’exploitation, les principes de la remise en état finale, bien que la découverte d’espèces à enjeux, que certains pourraient qualifier d’aléas, de contraintes ou d’opportunités, se fait principalement, rappelons-le, dans des milieux neufs créés par l’exploitation !

Aujourd’hui, plus d’une soixantaine d’espèces d’abeilles solitaires ont été ainsi identifiées au cours des différents inventaires, parmi lesquelles 10 taxons bénéficient d’une protection réglementaire en Wallonie (Belgique). Les espèces les plus prestigieuses recensées sur la sablière d’Hamel sont l’andrène sombre (Andrena nycthemera), l’anthophore sombre (Anthophora retusa), le bourdon grisé (Bombus sylvarum), l’halicte à six bandes (Halictus sexinctus), l’halicte à quatre bande (Halictus quadricinctus), le lasioglosse à pattes rousses (Lasioglossum xanthopus), l’osmie bicolore (Osmia bicolor), etc., des espèces encore plus rares que les premières qui avaient été découvertes sur le site.

Un milieu suivi… et support d’actions de formation

L’entreprise et la commune n’ont pas hésité à solliciter des partenariats avec des structures diverses (EPF Nord – Pas de Calais, Conservatoire d’espaces naturels du Nord et du Pas-de-Calais, Groupe ornithologique et naturaliste du Nord,  Société entomologique du nord de la France…) pour qu’elles puissent les conseiller et les accompagner.

Commune et entreprise permettent également aux naturalistes régionaux de fréquenter la sablière pour compléter les inventaires naturalistes et y dispenser des formations. Outre les réunions de concertation et d’information tenues avec les acteurs locaux, habitants et usagers, la commune de Hamel et l’entreprise STB Matériaux organisent des visites guidées sur le site de la sablière à destination du grand public (divers panneaux pédagogiques ont été réalisés à l’occasion de journées portes ouvertes) ou vers un public plus spécialisé ou professionnel (gestionnaires, exploitants de carrières, apidologues, service public de la Région wallonne) et participent à des colloques et à l’édition d’articles et guides de bonnes pratiques.

Conclusion

Après 2020 lorsque l’exploitation cessera, le site sera restitué à la commune. Un belvédère avec une rampe d’accès pour les personnes à mobilité réduite a été réalisé. La gestion du site sera confiée au Conservatoire d’espaces naturels .

Activités industrielles et préservation de la biodiversité ne sont pas forcément des notions opposées, mais sont souvent compatibles voire complémentaires. Les invertébrés (non protégés mais patrimoniaux) peuvent être également, comme ici, les cibles d’actions de protection et de remise en état de sites. Les travaux réalisés sur Hamel, qui sont relativement simples dans leur conception (maintien des milieux générés par l’activité industrielle et reconstitution d’habitats, absence d’apport de terre végétale et absence de boisements denses, etc.), peuvent être répliqués dans de nombreux espaces.


  1. L’Établissement Public Foncier ou EPF Nord – Pas de Calais est une structure experte en remise en état de sites industriels, carrières et terrils miniers
  2. Les abeilles solitaires ne forment pas de colonies mais peuvent former des « agrégations de nids » ou des « bourgades ». Les individus nichent côte à côte et il y a plusieurs trous d’entrée. Les regroupements sont favorisés par la rareté des milieux qui leur conviennent et l’émission de phéromones d’agrégation
  3. Milieux drainants et très minéraux qui sont secs et chauds




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back to Top ↑