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Bruits de fond

Published on 5 mai 2017 |

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Chiens de classe pour homme de classe

Par Sergio Dalla Bernardina.

L’anthropologie contemporaine nous convie à ne plus penser les humains séparément de leurs animaux (qu’elle appelle désormais les non humains). Pour marquer l’idée que nous co-évoluons avec les bêtes elle a même forgé un nouveau concept, celui de collectif. Les bergers et leurs moutons, les professionnels du cirque et leurs éléphants, les producteurs de foie gras et leurs oies constituent des collectifs. Pour constater que nous et nos animaux nous formons des collectifs il suffit de sillonner les rayons d’une grande surface où l’on passe tout naturellement des étalages consacrés à l’alimentation humaine aux espaces consacrés à l’alimentation animale.

Ce terme a des résonances morales. Il nous pousse à réduire notre anthropocentrisme, à repenser notre place au sein de la planète,  à remettre en cause  les frontières ontologiques. Il a aussi des résonances religieuses. La religion réunit, ne serait-ce que du point de vue étymologique. La communauté des fidèles est un bel exemple de collectif : pas de riches et de pauvres pendant la messe, pas de races ni de hiérarchies sociales au paradis. Même l’Église, d’ailleurs, semble avoir saisi le lien profond qui relie les humains aux  non humains en admettant la possibilité, après l’avoir refusée pendant des siècles, que nos compagnons nous rejoignent dans l’au-delà, même en enfer éventuellement.

Un autre collectif.

Est-ce que penser le monde en termes de collectifs nous aide  à abolir les frontières? Oui et non. Cela rend plus souples les barrières interspécifiques, c’est vrai, mais au risque d’en accentuer d’autres. Les propriétaires de chiens d’appartement forment un collectif indiscutable avec ses lieux de rencontre, ses rituels, ses échanges, sa vie associative. Les chasseurs et leurs chiens constituent un autre collectif. Lorsqu’un couple homme-chien d’appartement se promène dans les bois c’est pour éprouver les joies de la vie sauvage. Si  le partenaire humain ne lâche pas le non humain  c’est qu’il craint les agents des Eaux et Forêts et, en période de chasse,  les réactions hostiles des chasseurs. Les chasseurs, de leur côté, considèrent le promeneur urbain et son accompagnateur comme des incompétents  qui feraient mieux de rester chez eux. Bref, la frontière est toujours là. Elle ne sépare plus des espèces, elle sépare des groupes. Au lieu d’être interspécifique elle est devenue intraspécifique.

Clan du Kangourou.

Tout ceci me fait penser à un article d’Alain Testart* qui, pour expliquer l’absence de rituels de déculpabilisation chez les chasseurs-cueilleurs australiens, nous rappelle que le système classificatoire aborigène n’oppose pas les humains aux non humains : si j’appartiens au clan du kangourou, je suis plus proche d’un kangourou que d’un humain appartenant au clan de la chenille ou de l’émeu.

Depuis quelques temps, lorsque je vois passer un chien avec un imperméable Burberry, très « humain » et très distant à la fois, je l’associe aux collectifs (on ne peut plus l’étudier indépendamment de son maître) et au totémisme (tous les deux s’habillent chez Thomas Burberry, leur ancêtre commun). Je pense aussi aux frontières entre les espèces qui sont moins solides, peut-être, que les barrières sociales.

Sergio Dalla Bernardina est ethnologue.

*Alain Testart (1987). Deux modèles du rapport entre l’homme et l’animal dans les systèmes de représentations. Études rurales, 171-193.




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