Quel heurt est-il ?

Published on 21 novembre 2019 |

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[Conscience des animaux] Quels consensus scientifiques ?

Par Sylvie Berthier

Si pour certains la conscience des animaux est une évidence, un truisme, pour d’autres en revanche le simple énoncé de cette possibilité résonne comme une hérésie. Dans ce contexte controversé, que dit la science ?

En 2015, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Efsa (European Food Safety Authority), demandait à l’Inra d’expertiser la littérature produite dans le monde sur le sujet. Banco ! Un travail à haut risque, forcément enclin à polémique : révéler que cette conscience existe, c’était donner du grain à moudre aux antispécistes ; à l’opposé, prouver qu’il n’y en a pas, c’était servir sur un plateau des arguments à ceux qui pensent que l’animal n’est qu’une machine et qui se moquent de notions telles que le bien-être ou les états mentaux de nos amis les bêtes…Alors, existe-t-il une conscience chez les animaux ? De quoi parle-t-on exactement ? Et que fait-on de ces résultats ? Réponses avec Pierre Le Neindre, ingénieur agronome, coordonnateur de l’expertise collective « La Conscience des animaux »1, suivies des éclairages de Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe.

Pourquoi l’Efsa, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, vous a-t-elle demandé d’instruire la question de la conscience des animaux ? 

Pierre Le Neindre : En réalité, l’Efsa nous a posé une question non naïve : y a-t-il une conscience chez les fœtus ? Il faut comprendre que cette autorité, en charge de la réglementation sur le Bien-Être Animal (BEA), est confrontée à des questions vives et importantes telles que : « À l’abattoir, comment définit-on l’inconscience ? » ou « Que dire de la conscience des fœtus ? » Sachant qu’un nombre relativement important de vaches et de brebis gestantes sont abattues, une fois les mères étourdies, on entraîne une détresse chez les petits in utero qui, s’ils sont conscients, n’ont aucun moyen de réagir.

Avez-vous répondu à la question ?

Non, car nous disposons de très peu de données sur la souffrance in utero. Il nous a paru cependant opportun de bien définir ce qu’est la conscience des animaux après la naissance, quitte à revenir aux fœtus ultérieurement. 

Comment avez-vous traité le sujet ? Et de quelle conscience s’agit-il ? 

Je rappelle rapidement qu’une expertise collective ne fait pas de recherche, ne crée pas de données. Elle s’appuie sur le travail d’un groupe d’experts, biologistes, neurobiologistes, éthologistes, philosophes, sociologues, juristes… chargé d’étudier la littérature sous l’éclairage de leurs compétences respectives. Nous avons trouvé 3000 publications, nous en avons trié et lu 1000 pour finalement en citer 650 dans notre synthèse finale – établie après moult débats !

Précisons aussi qu’il ne s’agissait pas pour nous de parler de théologie, d’âme ou de morale. Ici, la conscience animale se réfère à un phénomène biologique, celui de la réflexivité de l’individu sur lui-même. Pour résumer : on dit d’un animal qu’il a une conscience quand il développe une représentation de lui-même et des autres dans son univers et dans le temps, et qu’il a une connaissance de ses connaissances. Ce n’est pas anodin : cela veut dire qu’il est capable de situer son action dans un faisceau de connaissances.

Nous avons ensuite choisi de centrer notre travail sur des espèces ordinaires de vertébrés comme les poussins, les cochons, les moutons ou encore les corvidés (corbeaux, geais…) et non pas sur les grands singes qui disposent de capacités extraordinaires. Notre travail a montré qu’il existe dans toutes ces espèces, sans conteste, des manifestations de la conscience telle que nous l’avons définie, à savoir des capacités de se représenter dans le monde. 

Pierre Le Neindre

Diriez-vous que tous les animaux que vous avez étudiés ont le même niveau de conscience ? 

Distinguons deux points. Est-ce que l’on mesure le même niveau de conscience chez tous les animaux ? Et est-ce que tous les animaux sont capables de faire telle chose ? 

En biologie, et surtout en neurobiologie, l’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence. Quand on ne voit pas un événement, cela ne signifie pas qu’il n’existe pas. Peut-être n’a-t-on pas posé la question dans le bon sens ou au bon moment aux animaux. Mais nous savons désormais le faire grâce à des protocoles inspirés de travaux sur les nourrissons, les petits d’humains, dont on considérait, jusqu’en 1987, qu’ils ne ressentaient ni souffrance ni douleur2 ou que, s’il y en avait, elle ne durerait pas et qu’elle serait sans influence, ce qui est faux.

Quand j’étais enfant, l’homme était représenté tout en haut d’un arbre, puis il y avait, de plus en plus bas, des animaux de plus en plus reptiliens. Cette vision complètement hiérarchisée est désormais caduque, on parle davantage de buisson de compétences. Certains animaux ont des compétences particulières que d’autres n’ont pas mais, surtout, il y en a beaucoup pour lesquelles on n’a pas posé la question aux animaux.

Peut-on avoir des exemples de ces compétences ? 

Prenons la théorie de l’esprit, qui est la connaissance qu’un individu a de la connaissance de l’autre. On sait que, si un animal A veut interagir avec B pour provoquer une réaction hostile contre C – par exemple lui chercher des noises –, il doit s’allier à un individu qui ne se retournera pas contre lui. Effectivement, quand A s’allie avec B, ce dernier ne se retourne pas contre lui et il l’aide à attaquer C. À ma connaissance cela a été montré, en dehors des grands singes, chez deux espèces : les singes capucins et les hyènes. Quels exemples bizarres, me direz-vous ! Nous faisons avec ce que nous avons trouvé dans la littérature… 

Leurs compétences leur permettent donc de développer des stratégies pour arriver à leurs fins. On dit que certains sont capables de tromperie, d’empathie… 

Tout à fait. On est là dans le registre social. Ils montrent qu’ils connaissent les autres, ce qui est primordial, et qu’ils sont capables de les manipuler. Prenons l’exemple d’un coq dans un petit enclos entouré de poules. Ces volatiles émettent des cris spécifiques, un pour les serpents, un autre pour les oiseaux de proie, etc. Si on fait passer une silhouette de faucon au-dessus du gallinacé, celui-ci émet un cri et va se cacher. Cela paraît être extrêmement simple et évident. Mais, si au lieu de mettre des poules autour de cet enclos, on place d’autres coqs, quand les animaux sujets voient le rapace, ils vont se mettre à l’abri sans avoir émis de cri. Qu’est-ce que cela signifie vraiment dans leur tête ? Nous l’interprétons en termes de tromperie. 

Prenons l’empathie, cette capacité à ressentir la douleur des autres. Elle a été caractérisée chez certains animaux, en particulier le rat, grâce aux neurones miroirs (voir l’article « Des savoirs qui mènent à des devoirs »). On met cet animal dans un enclos assez grand en présence de chocolat, qu’il affectionne, mais, dans cet enclos, un autre rat est coincé dans une toute petite cage. Eh bien, le rat du grand enclos va aller libérer celui qui est bloqué et, ensemble, ils vont aller manger le chocolat. Cela suppose un intérêt pour les autres et une capacité à vivre ensemble. 

Un autre exemple de compétence ? 

La métacognition est un mot très savant qui signifie la connaissance de sa connaissance. Cette compétence a été expérimentée dans des dispositifs où l’on demandait à des animaux, de façon assez basique, s’ils préféraient la grille A ou la grille B, chacune comportant un certain nombre de points. S’ils appuyaient sur la pédale A, ils avaient à manger ; sur la B, ils n’avaient rien. Comme vous l’imaginez, les animaux ne sont pas stupides, ils appuyaient sur la pédale qui leur permettait d’obtenir la récompense. 

Au bout d’un certain temps, l’expérimentation a évolué : les nombres de points en A et en B ont changé. Lorsqu’ils ont été très semblables, les animaux sont devenus un peu perplexes. Une troisième pédale avait alors été introduite, qui permettait à l’animal de « dire » qu’il n’était pas sûr de sa réponse. Il a alors été montré que plus les images deviennent identiques plus l’animal appuie sur la troisième pédale, signifiant qu’il ne sait plus faire la différence. Il dit donc ce qu’il sait ou ce qu’il ne sait pas. Voilà un critère pour étudier la métacognition. Ce type d’épreuve a été mis au point sur des dauphins et testé ensuite sur des singes et sur des rats.

Que peut-on dire de la mémoire des animaux ? 

Longtemps, il a été admis que seuls les humains étaient capables de se souvenir d’un événement, comme Proust et sa madeleine. C’est ce qu’on appelle la mémoire épisodique. Il y a eu un débat très intense entre des éthologistes et des philosophes travaillant sur les humains pour déterminer les conditions nécessaires pour pouvoir parler de mémoire épisodique chez les animaux. Finalement, ils en ont déterminé trois : que l’animal puisse dire quoi – quel objet –, où on le trouve et quand. D’après ces chercheurs, si ces trois modalités sont remplies, alors l’individu dispose d’une mémoire épisodique. Cela a été démontré chez le geai buissonnier, un corvidé d’Amérique du Nord, qui, placé dans des dispositifs expérimentaux, sait répondre à la triple question : quoi, où et quand ? Comme les pies ou les écureuils, cet oiseau cache sa nourriture et va la chercher quand il le souhaite. Par ailleurs, ces geais aiment beaucoup les asticots et très peu les croquettes. Dans l’expérience, il leur a été proposé les deux, qu’ils se sont empressés d’aller cacher. 

On sort les geais de la cage, puis on les ramène quelque temps après. Si le laps de temps est assez court, les asticots sont toujours vivants, les oiseaux vont les chercher ; si le laps de temps est plus long et que les asticots sont morts donc immangeables, les geais ne se rendent que vers les cachettes où ils ont déposé les croquettes. Ils sont donc capables de différencier quoi, où et quand. C’est à partir de paradigmes de cette nature que l’on a démontré qu’un large panel d’espèces possède une mémoire épisodique (oiseaux, rats, porcs…). Et l’on connaît maintenant les structures neurologiques, les parties du cerveau qui sont impliquées dans cette reconnaissance. 

En termes d’interprétation, vous êtes obligé d’employer un vocabulaire humain, tromperie par exemple. Certains ne vous ont-ils pas accusé de faire de l’anthropomorphisme ? 

Complètement ! Mais est-ce que l’anthropomorphisme est un défaut ? Supposer des compétences à certains animaux me paraît enrichissant si cela permet de construire des hypothèses qui sont ensuite testées dans des expérimentations. On essaie de savoir si des compétences humaines existent dans le même registre chez des animaux. Tant que l’on pose la question, que l’on retourne vers les animaux, pour moi, c’est légitime.

Vous avez présenté les résultats de cette expertise scientifique aux États membres européens, à l’Efsa. Il a fait consensus. Comment a-t-il été perçu ?

Nous l’avons d’abord présenté collectivement aux représentants BEA des 27 pays de la Communauté européenne. Ils ont été intéressés par la manière dont nous nous étions saisis de la question et comment nous l’avions traduite car, jusque-là, ces mots n’avaient pas de contenu. Par exemple, la définition de la douleur, que l’on retrouve partout dans la littérature, est la conscience que l’animal a de l’altération réelle ou supposée de ses tissus. Or, il ne peut pas y avoir de douleur s’il n’y a pas une réflexivité de l’animal sur lui-même, c’est-à-dire une conscience. Mais personne n’avait jamais caractérisé la conscience des animaux.

Régulièrement, les conditions d’élevage des animaux sont dénoncées. On peut citer les truies entravées, les poules entassées, plus récemment la vache à hublot… On nous dit que les animaux ne souffrent pas et que les règles européennes du BEA font partie des plus exigeantes au monde. Après tout ce que vous venez de nous expliquer sur la manière dont les animaux ont conscience de ce qu’ils vivent, on s’interroge. Alors qu’est-ce qu’on fait ? 

Je pense qu’il ne faut exprimer aucun acte d’autorité. Les résultats que nous avons obtenus peuvent être utilisés dans un débat social. Il existe de nombreux porteurs d’intérêt dans ces affaires : les professionnels, les ONG, les services publics… Tous ces acteurs ont des choses intéressantes à dire, mais je pense qu’il est sain d’arriver à remettre ces points de vue dans le contexte scientifique, de s’appuyer sur des données partageables et réfutables. À quelqu’un qui dit : « J’ai vu ça », on peut répondre qu’il a peut-être mal regardé. 

Ma conviction est que cette expertise sur la conscience des animaux amène à reformuler, à revoir la façon dont on se comporte avec eux, et que cela aura des conséquences économiques et sociales. Nous avons à réfléchir aux systèmes de production en France et en Europe. Mais ce n’est pas aux scientifiques de dire ce que la société doit faire. Nous devons dire : voilà ce que nous avons vu et comment traduire ce comportement des animaux. C’est aux acteurs de définir où ils veulent aller et ce qu’ils veulent faire. Chacun va défendre ses intérêts et son point de vue. De ces confrontations doit émerger une situation satisfaisante. Par exemple, quand j’ai commencé à travailler sur les veaux de boucherie, ils étaient élevés dans des conditions dramatiques : séparés de leur mère, logés sur caillebotis dans des cases individuelles de moins de 1 m2 durant cinq mois au cours desquels ils étaient alimentés uniquement avec du lait deux fois par jour. Vingt ans après, grâce à notre travail peut-être, mais aussi grâce à des pressions diverses, les professionnels ont modifié le mode de production. Maintenant, les animaux sont élevés en groupe et souvent sur de la paille. Clairement, nous avons vu dans cette évolution l’attention qui est désormais portée à leurs conditions de vie. 

Je le répète, il nous faut écouter les animaux, comprendre ce qui est important pour eux. Le reste est sûrement important d’un point de vue social, mais ne compte pas pour le bien-être des animaux. 

Des savoirs qui mènent à des devoirs

Soucieux du fait que l’animal est un être sensible, le neurobiologiste Georges Chapouthier fait aussi de la philosophie pour répondre aux questions : « Quelle est la relation entre l’homme et l’animal ? » et « Comment faut-il traiter les animaux ? »

L’homme et l’animal, une question vieille comme le monde

Schématiquement, on peut dire qu’il existe trois grandes conceptions des rapports de l’homme à l’animal dans le domaine éthique : l’animal humanisé, l’animal objet et l’animal être sensible.

La première, la plus répandue au cours de l’histoire, consiste à penser que l’animal est un petit homme. Plus que ça même, dans de nombreuses religions, l’animal peut devenir un dieu. En Inde, aujourd’hui encore, le dieu des voyageurs et des marchands est un éléphant. De la même façon, au Moyen Âge, en Occident, se tenaient des procès d’animaux, avec tribunal et avocat. 

Puis notre monde a été fortement marqué par la conception de Descartes selon laquelle l’animal est une machine, donc un objet. En réalité, ce philosophe n’a pas vraiment développé cette thèse3, c’est son élève Malebranche qui a accentué ce concept d’animal objet. Plutôt que postcartésienne, la thèse de l’animal objet devrait être qualifiée de « malebranchée »… L’Occident reste encore très marqué par ce point de vue, niant de fait toute conscience à l’animal.

La troisième conception, scientifique, la seule défendable aujourd’hui, résulte du développement même de la science. La théorie de l’évolution a montré que les animaux ne doivent plus être hiérarchisés mais répartis dans un buisson de compétences. L’animal est proche de l’homme sans être son identique. Ajoutez à cela le fait que l’on sache aussi que l’animal est doté d’une sensibilité biologique, c’est-à-dire nerveuse. Un végétal ou une pellicule photo sont des systèmes sensibles à la lumière. Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. 

L’homme, un animal comme les autres ?

Oui et non. Oui, car il appartient au règne animal – il est un très proche parent des chimpanzés avec lesquels il partage à peu près 98 % de gènes communs. Une quantité d’arguments montrent qu’il existe une continuité entre les hommes et les autres animaux, qu’elle soit biologique, pathologique, nerveuse, comportementale, culturelle même. Néanmoins, la spécificité de l’être humain tient à son cerveau superpuissant, bien plus que celui des chimpanzés ou d’autres types d’animaux. Cela l’amène à développer une science, à être capable de simuler son environnement par des données scientifiques, à créer des technologies fascinantes permettant d’aller sur Mars, etc. D’un point de vue culturel, il dispose donc d’une complexité telle qu’il n’est pas vraiment un animal comme les autres. Pour résumer ma position, l’homme est à la fois animal et non animal, et ce n’est pas facile à tenir. 

Les singes, à part ? 

Oui et non. Ces animaux exceptionnellement intelligents ont une conscience et des émotions extrêmement fortes et, en tant que tels, il faut les respecter. Par exemple, tous les singes possèdent comme l’homme des neurones miroirs, qui s’activent quand on fait une action ou quand on voit quelqu’un d’autre faire la même action. Donc les singes, particulièrement les chimpanzés et les grands singes, sont très proches de nous sur tous les plans. Il faut les protéger en conséquence, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut protéger qu’eux. On commence à découvrir que d’autres animaux, comme les dauphins ou les éléphants, possèdent des formes d’intelligence remarquables mais différentes de la nôtre. Il ne faudrait donc pas protéger les chimpanzés en particulier parce qu’ils nous ressemblent, et ne pas protéger tout autant les dauphins et les éléphants. Si on veut défendre les animaux, il faut le faire en fonction de leurs aptitudes et non en fonction de leur ressemblance à l’homme. 

Georges Chapouthier

Du cerveau des autres animaux

Il faut d’abord distinguer les vertébrés qui, des mammifères aux oiseaux en passant par les poissons, les reptiles et les batraciens, représentent un groupe très homogène sur le plan anatomique. Tous possèdent des cerveaux qui se ressemblent beaucoup, avec un cortex cérébral, cette structure recouvrant le cerveau et responsable des phénomènes les plus élaborés de la pensée ou de la gestion des comportements. 

Et puis, il y a les invertébrés, un groupe pas homogène du tout, au sein duquel au moins le sous-groupe des mollusques céphalopodes (les pieuvres, très étudiées ces dernières années) a atteint des niveaux d’intelligence et de conscience assez comparables à ceux des vertébrés. Ces animaux sont des escargots transformés qui, bien qu’ayant une origine très différente de la nôtre, réalisent des choses remarquables, comme l’utilisation d’outils ou la capacité de faire des détours. Certaines parties de leur cerveau ressemblent d’ailleurs un peu au cortex des vertébrés. C’est pourquoi des législations comme celle qui contrôle la recherche scientifique et une directive européenne (directive 2010/63/EU relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques) protègent maintenant les vertébrés et les céphalopodes. Restent les autres, comme certains crustacés dits décapodes (homards, crabes, bernard-l’hermite) et des insectes, comme les abeilles, pour lesquels se pose la question de certaines formes de conscience. Deux exemples : Robert Elwood a montré qu’un bernard-l’hermite ne quitte pas, dans un acte réflexe, une coquille qu’il affectionne particulièrement et sur laquelle on appose un petit choc électrique. Ce chercheur a en effet montré que l’animal met en balance le besoin d’un abri de qualité et la nécessité d’éviter les décharges. En quelque sorte, il arbitre l’intérêt vs le non-intérêt, l’avantage vs la punition. Il aurait donc une certaine forme de conscience. Quant aux abeilles, Martin Giurfa explique qu’elles disposent de règles cognitives assez complexes. Dépendant d’un groupe et contrôlées par la ruche, leur liberté est moindre que celle d’un vertébré. Cependant, chacune a des capacités d’apprentissage et de mémoire et peut distinguer, par exemple, le haut et le bas. Ici se pose donc la question d’un embryon de conscience chez les insectes. 

Autant la question est virtuellement résolue pour les céphalopodes qui ont des formes de conscience, autant je crois qu’on peut affirmer que la question va se poser pour d’autres groupes comme les crustacés décapodes ou les abeilles. Disons qu’ils pourraient avoir le bénéfice du doute.

À quoi ces connaissances obligent-elles l’homme ? 

Si nous voulons davantage respecter les animaux, il faut leur donner des droits. Cela s’exprimera sous forme de droits philosophiques d’abord, puis finalement juridiques. Des lois donnent déjà des cadres mais il faut aller plus loin, avec deux réserves importantes : 1) les droits de l’animal ne sont pas ceux de l’homme, cela n’aurait pas de sens ; 2) les animaux sont un buisson foisonnant d’espèces extrêmement variées et les droits que l’on peut être amené à leur donner dépendent des niveaux de conscience de chacune d’entre elles. Ainsi il est évident que les droits du ver de terre, par exemple, ne sont pas ceux du chimpanzé. Le lombric n’a probablement pas de niveau de conscience élevé. Pour des animaux comme les vers, on ne peut pas se poser le problème au niveau du respect d’un individu, mais plutôt en termes de respect des populations, de l’espèce. 

Enfin, il serait bon que les normes de la recherche scientifique, qui a fait un effort très méritoire, inspirent d’autres secteurs des activités humaines, par exemple la gastronomie, la chasse ou la corrida. La recherche scientifique protège essentiellement les vertébrés, les mollusques céphalopodes comme la pieuvre et même le 3e tiers de la gestation chez les mammifères, donc leurs embryons. En revanche, pas de protection des oiseaux prêts à éclore. À mon avis, il y a là un manque car un animal, le corbeau par exemple, peut avoir un niveau intellectuel comparable à celui des mammifères. 

Tous ces travaux scientifiques en cours, qui se perfectionnent, amènent nécessairement une réflexion morale, éthique. De la science, nous devrons basculer vers l’éthique. 

Accéder à l’entretien filmé avec Pierre Le Neindre
http://revue-sesame-inra.fr/conscience-animale-le-neindre/ 

Accéder à l’entretien filmé avec Georges Chapouthier
http://revue-sesame-inra.fr/conscience-animale-chapouthier/

Portrait Pierre Le Neindre (bio). Ingénieur agronome et zootechnicien, Pierre Le Neindre a consacré une grande partie de sa carrière à l’Inra aux relations maternelles chez les bovins et au bien-être animal. Ancien président du centre Inra Val de Loire, il est vice-président du Comité national d’éthique des abattoirs. Il a été coordonnateur de deux ouvrages aux éditions Quæ, « Douleurs animales en élevage » (2013) et « La Conscience des animaux » (2018), issus de l’expertise collective. Une bande dessinée est également accessible ici : http://www.inra.fr/Grand-public/Sante-des-animaux/Tous-les-magazines/La-conscience-animale-en-BD

Georges Chapouthier (bio). Neurobiologiste et philosophe, directeur de recherche émérite du CNRS, connu pour son engagement pour la cause animale (il est membre du conseil d’administration de la Fondation Droit Animal, Éthique et Sciences [LFDA]), Georges Chapouthier est l’auteur de plusieurs livres, dont sa thèse en philosophie publiée en 1990, « Au bon vouloir de l’homme, l’animal» (Denoël), un des premiers livres dans le domaine, et « Le Chercheur et la Souris », avec Françoise Tristani-Potteaux (CNRS Éditions, 2013). 

  1. http://institut.inra.fr/Missions/Eclairer-les-decisions/Expertises/Toutes-les-actualites/Conscience-animale
  2. La douleur est une réaction à l’altération réelle ou supposée des tissus. La souffrance, elle, inclut aussi les dimensions psychiques. Par exemple, quand on sépare un jeune de sa mère, on perçoit qu’il a des difficultés à accepter la situation, il est en souffrance, alors qu’aucun de ses tissus n’est altéré.
  3.  Voir « L’animal-machine au tribunal de l’histoire », revue Sesame n° 6, p. 10-13.

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