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Quel heurt est-il ?

Published on 6 juillet 2018 |

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[CRISPR-Cas9]« L’utilisation des biotechnologies dit aussi un peu du type de société que l’on privilégie »

Dans cet entretien accordé à Sesame, Axel Khan livre les principales conclusions de l’avis sur l’édition de précision du génome végétal, émises en février 2018 par le comité commun d’éthique Inra-Cirad-Ifremer dont il est le président. Où l’on voit que la leçon des OGM a été entendue… Propos recueillis par Sylvie Berthier.

Il semble, à la lecture de cet avis, que le comité éthique ait tiré la leçon des OGM…

Axel Kahn : Effectivement, le débat international sur les OGM est une référence pour aborder cette question. Il y a une différence considérable entre l’intervention des technologies dans le domaine de la santé et leur intervention dans le domaine de l’agriculture. Dans le principe, personne ne nie qu’il faut soigner les gens et il n’y a pas d’opposition sérieuse au fait que l’on soigne déjà avec la thérapie génique et que l’on produise des médicaments par génie génétique.

En revanche, l’Inra, le Cirad et l’Ifremer travaillent, d’un point de vue scientifique, sur l’exploitation du milieu naturel de l’homme. Et les citoyens ont des avis extrêmement partagés sur la manière dont on peut aborder ce qui est sans conteste, des terres aux océans du Sud comme du Nord, un bien commun de l’humanité. Cela fait une différence considérable.

Dès lors, ayant bien pris la mesure du débat sur les OGM, le comité d’éthique a noté que deux corpus s’opposent à propos des nouvelles biotechnologies dans l’agriculture. Ces deux corpus, aux positions philosophiques, aux valeurs et aux logiques différentes, ont chacun sa rationalité et sa légitimité. Il ne s’agit pas pour le comité d’éthique de choisir entre les deux mais de comprendre comment ils appréhendent ces nouvelles biotechnologies et quelles réponses on peut apporter aux questions posées par les tenants de l’un et de l’autre. Telle fut la méthode de travail du comité d’éthique et ce fut relativement facile puisque, en son sein, l’éventail des personnes ayant travaillé sur la question va d’un biologiste moléculaire pur et dur à une philosophe plutôt critique de la technique . Cela veut dire que les différentes positions de la société sont équitablement représentées.

Qu’est-ce qui distingue ces deux corpus ?

Le premier corpus est plutôt réductionniste, moléculariste, productiviste et s’appuie sur une rationalité liée à la modernité. Ses maîtres-mots sont l’immédiateté, la compétitivité, la rapidité, et son modèle est l’agriculture actuelle. Si l’on montre que les nouvelles biotechnologies permettent d’obtenir plus facilement des variétés pouvant devenir de grands succès commerciaux, ce corpus y sera favorable. Quant au second corpus, il considère que l’homme n’est pas propriétaire de la nature mais qu’il lui appartient. Il doit donc y avoir coévolution de l’homme et de la nature, sans violenter cette dernière. Bref, l’homme ne peut pas, par la seule force de son désir ou de son projet, remplacer ce que la sélection – d’abord naturelle, puis celle des sélectionneurs, du néolithique à nos jours – a réalisé au fil du temps. Ce corpus vise un environnement sain pour l’homme et les générations futures, propice au déploiement d’une activité humaine prospère et heureuse. Il considère que les biotechnologies procèdent profondément d’un réductionnisme moléculaire, qui est une sorte de brutalité envers la nature. Cette tendance se manifeste dans la société au travers de mouvements environnementalistes et, dans le domaine agricole, via la Confédération paysanne, les partisans de la permaculture ou d’une certaine conception de l’agroécologie, etc.

Il y a donc différentes conceptions du terme agroécologie…

Effectivement, notre comité a observé qu’il existait deux acceptions du mot.

Dans la première, il y a compatibilité entre les objectifs agricoles et les objectifs écologiques, une écologie saine étant la condition sine qua non d’une agriculture durable et rentable. Dans cette conception de l’agroécologie qui est, pour l’essentiel, celle des organismes de recherche, il n’y a nulle incompatibilité avec l’édition de précision si elle permet une meilleure adaptabilité d’une variété végétale cultivée aux conditions hydriques, climatiques, de salinité, etc.

En revanche, dans la deuxième acception, celle de la Confédération paysanne par exemple, l’agroécologie est liée à la notion d’agriculture paysanne, de permaculture, etc. L’écologie humaine et l’écologie environnementale ne peuvent pas être dissociées. L’agriculture ne doit pas être développée sans le respect de l’écologie, elle fait partie réellement du soin que l’on prend de l’environnement. Et toute brutalité, toute hâte excessive dans la manière dont on veut adapter les plantes à l’environnement sont considérées comme suspectes. Ces nouvelles technologies ne trouvent donc pas grâce aux yeux de l’agroécologie ainsi définie.

Cette distinction est extrêmement importante pour le Cirad et l’Inra qui affichent l’agroécologie comme objectif. Or ces organismes de recherche sont dans le même temps soumis à deux injonctions : celle de promouvoir l’agroécologie et celle de ne pas être à la traîne d’un point de vue technologique. Nous les avons donc informés qu’ils devaient aider les chercheurs à lever l’ambiguïté de cette injonction contradictoire.

Par ailleurs, l’une des principales critiques portées aux OGM porte sur la brevetabilité du vivant…

Oui. Et tout le monde a été d’accord pour dire que les perturbations – certaines ou probables – que va apporter la technique CRISPR-Cas9 appliquée à l’obtention de nouvelles variétés végétales par rapport à la propriété intellectuelle est une question fondamentale.

Aujourd’hui, il existe une propriété intellectuelle double, celle par brevet et celle par COV (Certification d’Obtention Végétale). La règle actuelle est qu’une invention biotechnologique est brevetable, tandis qu’une variété végétale doit faire l’objet d’une COV. La grande différence c’est que l’obtenteur d’une variété en a le monopole d’exploitation durant un certain temps mais cette dernière peut ensuite servir de point de départ pour en dériver d’autres, non dépendantes du premier obtenteur. En d’autres termes, la variété protégée par une COV est d’utilisation libre pour des améliorations ultérieures. En revanche une variété « brevetée », par exemple aux États-Unis, impose à tous ceux qui l’utilisent, même comme base d’une sélection variétale, d’avoir l’autorisation du détenteur du brevet, de lui payer une licence et de lui verser des royalties. Une différence réellement importante.

Les industriels sont très friands des brevets, qui leur offrent une capacité de contrôle supérieure. Or, la technique CRISPR-Cas9 va permettre l’obtention de variétés modifiées en un caractère, qui ne diffèrent en rien de certaines variétés sauvages dans la nature dont la séquence aura été copiée mais qui auront été verrouillées de manière extrêmement étanche par cette technique brevetée. Pour illustrer cette possibilité, considérons les variétés naines de céréales à paille ou de riz. Le gène raccourcisseur est en général transféré dans une variété d’intérêt par croisement et sélection. Il pourra peut-être, dans l’avenir, être reproduit par « édition de précision » à l’aide de CRISPR-Cas9. La première variété sélectionnée n’est pas brevetable. Il n’y a aucun doute que les obtenteurs de la seconde tenteront de la faire bénéficier de la protection du brevet CRISPR-Cas9. Dès lors, cette variété ne sera pas totalement libre pour la dérivation de variétés ultérieures puisque la modification d’intérêt sera brevetée. Il y a donc un risque extrêmement important de contournement de la COV et par conséquent d’agression assez violente à l’encontre des valeurs éthiques qu’elle recouvre. Dans cette affaire-là, entre le progrès général pour l’humanité et la juste rétribution de l’innovation, il faut trouver un meilleur compromis que le brevet.

Il s’agissait donc pour nous d’attirer l’attention des organismes sur le fait que, dans le choix que l’on fait quant au type d’utilisation des biotechnologies, on dit un peu aussi du type de société que l’on privilégie.

Avez-vous abordé la question des risques liés à ces nouvelles technologies ?

Si l’on considère que le risque des plantes transgéniques est lié en partie à l’incertitude de la transgénèse – une incertitude réelle et considérable, puisqu’on ne sait pas où un transgène s’insère ni en combien de copies –, l’édition de précision est infiniment moins incertaine. Donc le risque associé à cette incertitude est diminué. Pour le comité, le risque principal n’est pas là. Il réside dans le fait que, la technique actuelle étant plus puissante que les outils précédents, certains desseins que l’on ne pouvait pas formuler deviennent plus envisageables. Il s’agit de la question du forçage génétique, qui ne concerne pas les végétaux mais les animaux.

Justement, bien que le comité n’ait pas encore travaillé sur l’édition de précision des génomes animaux, pouvez-vous dire un mot du chantier qui l’attend ?

Oui, nous allons nous y atteler très prochainement selon deux axes. Le premier concernera les insectes et les pestes, en général responsables de maladies animales ou végétales. C’est là que la question de la technique du forçage génétique va se poser, car il s’agit d’un renversement total du paradigme de la biosécurité des biotechnologies (lire article : « Forçage génétique, qu’est-ce qui gêne ? »). Puis, dans une saisine ultérieure, nous viendrons prolonger l’avis sur le bien-être animal, car de nouvelles races peuvent être produites par ce type de modification génétique et que nous devons répondre à la question : qu’est-ce qui est éthiquement tolérable dans les traits dont on veut doter les animaux ? On écorne déjà les vaches laitières et on supprime le bec et les griffes des poulets en élevage intensif, afin qu’ils ne se blessent pas. Il n’est pas difficile d’imaginer que, demain, on pourra modifier le génome des animaux par édition de précision, pour qu’ils naissent sans cornes, sans bec ou sans griffes.

On voit bien que la question fondamentale de la valeur de l’animal en dehors de sa valeur commerciale se pose vivement. Reste que, avant qu’elles soient converties en yaourts ou en poulets rôtis, nous avons affaire à des vaches et des poules qui sont des êtres vivants sensibles. Comment va-t-on respecter cette valeur de l’animal et exiger qu’il ne soit pas réduit à un simple pot de yaourt et à un poulet rôti ? Cette question, les professionnels, même s’ils ne se la posent pas, y seront contraints sous la pression de l’opinion publique.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien sur notre vidéo.

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[CRISPR-Cas9] Surtout, ne pas couper court au débat




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