Après les entretiens filmés avec [CRISPR-Cas9] De quoi l’agro-bio-logique est-elle le nom ? – SESAME

Quel heurt est-il ?

Published on 17 avril 2018 |

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[CRISPR-Cas9] De quoi l’agro-bio-logique est-elle le nom ?

Après les entretiens filmés avec Axel Kahn et Hervé Chneiweiss concernant les enjeux scientifiques et éthiques de CRISPR-Cas9 (l’une des méthodes emblématiques de l’édition du génome), voici une contribution proposée par Jean-Philippe Pierron et Léonie Varobieff. Dans ce papier, les philosophes, membres critiques du programme national de recherche en modifications génétiques des végétaux Genius, réinterrogent, notamment, la violence des acronymes qui parle de nos relations avec la nature et la manipulation du concept de nature, autant par les pro que les anti-OGE (Organismes Génétiquement Edités), et plaide pour une science impliquée, c’est-à-dire consciente de ses implications.
A lire, demain, la réponse de Peter Rogowsky, patron de Genius, à cet article…

De quoi l’agro-bio-logique est-elle le nom ?
Par Jean-Philippe Pierron et Léonie Varobieff, IRPhiL, Institut de Recherches Philosophiques de Lyon, membres critiques du programme national français de recherche en modifications génétiques des végétaux, Genius.

Une étrange violence s’est emparée du langage qui parle nos relations avec la nature, la violence de l’acronyme. OGM, PGM, OGE[1], et leurs techniques, CRISPR ou TALEN[2], ces désignations ultratechnicisées de manipulations exercées sur le vivant échappent à l’expérience charnelle et sensible. La deuxième révolution verte est aussi langagière. La nature ne se raconte plus, elle se compte. Elle serait moins l’objet de narrations qu’affaire d’informations et d’éditions. Un enjeu du présent n’est-il pas de prendre soin des mots qui nous servent à dire le soin de la nature ? Ne nous faut-il pas réapprendre à en parler après avoir appris à la faire parler au travers de tests et expérimentations ? Avec la modernité, la nature n’est plus un mystère à admirer mais est constituée d’énigmes à décoder, à décrypter. Etrange vocabulaire d’imprimeur ou d’éditeur : éditer un gène, décoder un code. La logique du vivant prépare sa maîtrise. Le contrôle de la langue sert ce projet. Dans le champ de l’agriculture, l’expérimentation en laboratoire a-t-elle définitivement supplantée les expériences des territoires ? L’autorité du laboratoire et de son expertise qui descend du biologiste à l’agriculteur jusqu’au consommateur consacre-t-elle le règne d’une agro-bio-logique ?

Certains espèrent qu’une nouvelle technique de modification génétique (l’édition du génome) permettra de justifier la sortie de la réglementation OGM pour ces végétaux. L’objectif est de faire en sorte que ces derniers soient assimilés aux “naturels”[3], autrement dit sans traçabilité ni mention spécifique permettant aux consommateurs de les identifier[4]. La question de l’usage de ces techniques dans le cahier des charges de l’agriculture biologique se pose d’ailleurs.

Outre les enjeux économiques colossaux pour l’agro-industrie, pourquoi associer les biotechnologies au concept relativement indéfini mais symboliquement fort de « naturel » ou de « biologique » ? C’est explicitement pour légitimer les pratiques technoscientifiques en modification des plantes que les arguments de continuité historique, de pratiques “naturellement” humaines ou de biomimétisme sont mobilisés. La communication de cette science technicisée, qui se développe de concert avec l’agro-industrie, repose sur « l’ancestralité » de sa démarche. L’homme est un être “naturel” qui tend “naturellement” vers la maîtrise de son environnement, d’où la naissance de l’agriculture, affirment les biologistes moléculaires, via les sciences agronomiques, promoteurs des OGM et OGE[5]. Ce rapprochement nourrit une équivalence équivoque entre maîtrise de la nature et agriculture, présentant cette dernière comme une pratique uniformisée, dont l’agronomie serait la forme mature. Mobilisant le même argumentaire que leurs détracteurs, accusés de manier un concept de “nature” idéologique ou erroné quant à sa prétendue bienveillance, les biologistes moléculaires convoquent aussi l’imaginaire du “naturel”. Ils s’en tiennent aux mêmes représentations de respect de l’environnement ou de maintien de l’harmonie naturelle, mais ne qualifient plus leur démarche d“idéologique” mais de “pragmatique”. L’idée de nature n’a donc bien rien de naturel !

Parallèlement, ils s’installent dans un vaste lignage. « Nous reproduisons ce que la nature fait d’elle-même. Nous ne pouvons qu’en orienter ou en accélérer les phénomènes. Nous ne sommes pas des apprentis sorciers »[6]. Souvent accusés de “dénaturer” la nature, d’artificialiser l’environnement, les concepteurs de plantes modifiées prennent le contre-pied. Ces techniques sont le fruit d’une longue évolution de l’espèce humaine biologisée. Façonner la nature en fonction de ses attentes constitue le propre de l’homme (anthropos et non l’humain occidental), qu’il s’agirait de ne pas “dénaturer”. Contester les OGM en tant que végétaux modifiés remettrait en cause la nature d’une agriculture intrinsèquement liée au travail de sélection et de modification des plantes et paysages. La bio-technologie ne ferait qu’accroître la performance de ces activités de sélection et de modification. Il n’y aurait entre elles qu’une différence de degré (précision, rapidité, performance, nombre d’acteurs concernés) mais non une différence de nature (l’irruption au cœur de la maîtrise du vivant des valeurs du néolibéralisme via une bio-logique qui serait aussi une bio-politique).

La promotion des OGM aurait pu se justifier au nom du progrès, dans une convergence entre la logique transhumaniste et trans-naturiste. Pourtant, la majorité des défenseurs OGE revendiquent sincèrement une sensibilité forte à “la nature”. Quelle est cette nature désessentialisée qu’ils nous proposent ? Une nature anthropisée, pensée par et pour l’humanité, dans la temporalité courte d’un bénéfice des hommes existants. La nature n’est pas mise à distance, mais on s’émancipe de ses contraintes. Elle est à préserver si elle remplit les fonctions qui lui ont été assignées, à modifier dès lors qu’elle s’en détourne (maladies, mais aussi ravageurs, intempéries, faibles rendements, etc.).

Là se noue l’objet de la communication de ces scientifiques sur leurs activités à destination de la cité. Pour promouvoir l’intérêt des OGM et désormais des OGE, ils prennent appui sur le concept de “nature” sans y adjoindre leur définition, sans spécifier la nature conceptualisée et construite par les technoscientifiques ; sans préciser non plus quelle humanité ils visent : l’espèce humaine ou la figure historiquement plus fine de l’humain qui adhère à l’ontologie naturaliste ? Ils se bornent ainsi à communiquer sur une pratique (scientifique, sur laquelle nous ne pouvons pas statuer) et non sur un projet (de société dont nous pouvons saisir les enjeux).

Inscrire la modification génétique dans l’histoire des évolutions de l’humanité induit l’idée que la technoscience constitue une modification des modes de vies, des usages, des représentations et de l’environnement partagées par tous les humains. Cette naturalisation obère les enjeux économiques et politiques, alors même que ce n’est là qu’une des orientations historiques possibles. N’est-ce pas là pourtant tout l’enjeu des OGE : quelle histoire ces biotechnologies sont-elles susceptibles d’écrire pour quel projet de société ? La maîtrise biologique des lois du vivant n’aurait-elle pas à s’articuler, par une formation des biologistes aux humanités environnementales et au traitement des enjeux éthiques, économiques et politiques ? Ne conviendrait-il pas qu’à la logique qui décompte le vivant nous apprenions à adjoindre la logique des contes et des narrations intégrant les différents points de vue, l’ago-bio-logique étant aussi une agro-bio-graphie ?

Capables de manipuler le concept de nature, les anti comme les pro OGE l’utilisent à leur guise, se réclamant toujours de l’ordre du “souhaitable”. Là où en revanche les promoteurs d’OGE manquent de transparence et de recul, tant ces nouvelles technologies vont plus vite que les analyses éthiques, c’est sur le type de monde qu’ils se proposent de faire émerger. L’intégration de ces nouveaux végétaux connaît des implications économiques, écologiques, anthropologiques, sociologiques, éthiques, symboliques qui ne sauraient être éludées pour cause d’ascension vers une innovation tenue pour un “progrès”. Démocratiser la question des OGE, alors que cela n’a toujours pas été le cas pour les OGM, inviterait à se déprendre d’une science communicante au profit d’une science impliquée, c’est-à-dire consciente de ses implications.

[1] Organismes Génétiquement Modifiés, Plantes Génétiquement Modifiées, Organismes Génétiquement Édités.
[2] Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats, Transcription Activator Like Effector Nuclease ; Transcription Activator Like Effector Nuclease.
[3] Les productions végétales issues de la sélection humaine, produites avec des intrants phytosanitaires ou poussant hors-sol.
[4] En France, le sujet a provoqué un conflit au sein du Haut Conseil des Biotechnologies (HCB). Les représentants des associations de protection de l’environnement en ont démissionné en bloc en avril 2016 pour protester contre « un projet d’avis qui serait favorable aux nouvelles techniques d’hybridation sans avoir été discuté ». Sciences et avenir, « Génétique : CRISPR fait son entrée dans le monde de l’agriculture », Loïc Chauveau, 26/04/2016.
Pour leurs défenseurs, ces PGE ne représentant pas de danger sanitaire et étant considérées comme en continuité avec les évolutions normales de l’agronomie, il n’est pas jugé pertinent de les placer sous un régime législatif spécifique.
[5] Constat issu de l’étude conduite par l’IRPhiL, au sein du groupe de recherche GENIUS, Genome ENgineering Improvement for Useful plants of a Sustainable agriculture (Ingénierie cellulaire : amélioration et innovation technologiques pour les plantes d’une agriculture durable). Ce projet, subventionné par l’ANR (2012-2019), rassemble une quinzaine de partenaires publics et privés. Il est labellisé par le Gis Biotechnologies vertes (2011-2021), qui organise la coopération d’une trentaine de partenaires publics-privés : organismes de recherche (CNRS, Inra, Cirad, CEA…), entreprises de biotechnologie (Biogemma…), semencières (Limagrain, BayerCropScience…),  instituts techniques (Arvalis, Cetiom,…) et pôles de compétitivité (Céréales Vallées…).
[6] Extrait d’entretien au sein du groupe de recherche Genius. Chercheur(se) consulté(e) dans le cadre d’une étude interne réalisée par l’IRPhiL d’avril à septembre 2017.

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