Par Sylvie Berthier.

[CRISPR-Cas9] Forçage génétique, qu’est-ce qui gêne ? – SESAME


Quel heurt est-il ?

Published on 6 juillet 2018 |

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[CRISPR-Cas9] Forçage génétique, qu’est-ce qui gêne ?

Par Sylvie Berthier.

Si le fantasme de l’homme augmenté ou les risques bioterroristes font frémir, ce n’est pourtant pas de ce côté-là qu’il faut regarder. L’une des plus grandes préoccupations, concernant l’édition du génome, s’adresse aux atteintes susceptibles de bouleverser l’environnement par le biais de l’une des applications de CRISPR-Cas9, le forçage génétique (gene drive en anglais).

De quoi s’agit-il ? Ni plus moins que d’éradiquer des nuisibles porteurs de maladies mortelles pour l’homme (les moustiques en premier lieu) ou de se débarrasser d’envahisseurs des écosystèmes, comme l’algue Caulerpa. Grâce à cette application, explique Axel Kahn, on peut agir sur le génome d’une espèce pathogène, de manière à ce que « cette modification, qui va tuer, stériliser ou rendre inoffensive cette espèce, se répande dans toute la population ». Bref, comme l’expriment Baptiste Morizot et Virginie Orgogozo1, le gene drive agit purement et simplement comme « un puissant propulseur de mutations ».

Pour A. Kahn, ce forçage génétique propose « un renversement total du paradigme de la biosécurité des biotechnologies », pour lesquelles, jusque-là, le mot d’ordre était l’isolement dans des laboratoires sécurisés ou l’isolement reproductif des cultures en plein champ2. Et de préciser : « On est là dans la lutte biologique, n’est-ce pas ? Mais il faut se rappeler que le virus utilisé pour essayer de trouver une solution à la peste des lapins en Australie s’appelle la myxomatose. Et que cela a créé quelques menus problèmes dans le monde entier par la suite – et il y a d’autres situations du même ordre. »

Mais revenons à nos moustiques – qui commencent à défrayer la chronique puisque des expérimentations grandeur nature ont débuté3– car, comme le rappelle, H. Chneiweiss, il s’agit « du premier animal le plus dangereux pour l’homme », avec près d’un million de morts par an, dont près de la moitié pour le seul paludisme (438 000 morts en 2017)4. Et d’expliquer : « D’un côté, il y a l’objectif parfaitement identifié de sauver 438 000 personnes chaque année mais, de l’autre, la possibilité de modifier le moustique anophèle porteur du Plasmodium falciparum, avec le risque d’un impact sur l’environnement, sur la biodiversité et éventuellement sur la transmission de la construction génétique, dans une réaction en chaîne que nous serions incapables de maîtriser, à des espèces voisines, moustiques ou autres insectes. » En d’autres termes, « on est là dans une parfaite question éthique de l’évaluation bénéfice-risque, sauf que l’on voit bien le bénéfice mais que l’on n’est pas capable d’évaluer le risque. » Notamment, quelles mesures possibles de réversibilité en cas d’échappement de la technique, par exemple des constructions stérilisantes qui migreraient dans d’autres espèces qui, elles, ne seraient pas pathogènes ? D’ailleurs F. Chateauraynaud et J. Debaz5préviennent : « Autant dire qu’une nouvelle saison s’ouvre pour les controverses autour des sciences du vivant et que l’argument de l’irréversibilité n’a pas fini de traverser les arènes publiques. »

Mais qu’en pensent les principaux intéressés, en premier lieu les Africains qui, quotidiennement, éduquent les populations, distribuent des moustiquaires, assèchent les mares, ayant fait en quinze ans chuter la mortalité d’un million à 400 000 ? « Ils nous disent, reprend H. Chneiweiss : “Ne croyez pas que l’on vous a attendus avec vos techniques de biotechnologie moléculaire. On agit avec des stratégies combinées et multiples qui impliquent les acteurs locaux. Il ne faut surtout pas arrêter cette dynamique. Vous nous proposez une stratégie nouvelle, sexy, attrayante, mais il y en a d’autres”. »

Ainsi, pour le président du comité d’éthique de l’Inserm, « il ne suffit pas de s’intéresser au Plasmodium falciparum ou au moustique. Il s’agit d’intégrer l’ensemble de l’écosystème pour remettre du sens dans tout ce qu’on fait, de remettre du sens aussi dans la notion démocratique. On ne peut pas imposer la vérité ou le bien à des populations qui sont les premières concernées et qui doivent être actrices de leurs propres moyens de lutte contre les maladies. Et l’on voit que cela va bien au-delà de la question de CRISPR-Cas9, bien au-delà d’une problématique juste technique. C’est une question qui est profondément sociologique, culturelle, politique, profondément humaine ».

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[CRISPR-Cas9] Surtout, ne pas couper court au débat


  1.  « Faut-il relâcher le gene drive dans la nature ? Enjeux civilisationnels des “OGM sauvages” », B. Morizot et V. Orgogozo, mai 2016. https://www.normalesup.org/~vorgogoz/gene-drive.html
  2. Cultures de plantes transgéniques à distance des non transgéniques, création de stérilité mâle, par suppression des anthères afin d’empêcher toute pollinisation…
  3. Gene drive : un pas de plus dans l’irresponsabilité (Genethique.org, août 2017)http://www.genethique.org/fr/le-gene-drive-un-pas-de-plus-dans-lirresponsabilite-68105.html#.WrPAgY2G_IU
  4. Les autres étant la fièvre jaune, la dengue, la fièvre du Nil occidental, le chikungunya
  5. Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations. Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz, Editions Petra, juin 2017




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