Quel heurt est-il ?

Published on 18 avril 2018 |

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[CRISPR-Cas9] Pourquoi faudrait-il choisir entre compter et conter ? par Peter Rogowsky, chercheur Inra, ENS Lyon

Le dossier CRISPR-Cas9 ouvert par Sesame s’enrichit aujourd’hui d’un papier de Peter Rogowsky, en réponse à celui publié, hier, par les philosophes Jean-Philippe Pierron et Léonie Varobieff.

Pourquoi faudrait-il choisir entre compter et conter?
En réponse à « De quoi l’agro-bio-logique » est-elle le nom ? »
par Peter Rogowsky, chercheur à l’Inra, travaillant à l’ENS de Lyon sur le développement des plantes, et plus précisément de la graine.

Ayant lu ce texte porté par les philosophes intégrés au projet Genius, je vais m’exprimer à titre personnel, et non comme coordinateur du projet Genius. Je voudrais m’attarder sur les premières phrases, car elles illustrent assez bien le ressenti que j’ai eu tout au long de la lecture. A partir d’un postulat 1 (les biologistes moléculaires utilisent des acronymes anesthésiants), d’un postulat 2 (ces acronymes sont utilisés pour décrire la nature) ce texte fait une conclusion (pour les biologistes moléculaires la nature n’est plus un mystère à admirer) pour alimenter une question (est-ce que le labo prend le dessus sur le terrain?). Habilement préparé par un choix délibéré de postulats de départ, le lecteur risque fort de suivre le fil et de trouver une certaine réponse. D’autant plus que c’est très bien écrit (je suis admiratif) et bourré d’un vocabulaire très contrasté (ultratechnicisé et anesthésié versus charnel et sensible, compter versus raconter) qui fait appel pas seulement à l’intellect mais aussi aux émotions. Dans la forme, on est donc assez proche du journalisme de nos jours qui veut attirer l’attention et mobiliser des émotions plutôt qu’informer. Soit. Ce qui m’intéresse, c’est le fond.

Que peut-on dire sur le postulat 1? L’édition du génome fait appel à quatre techniques, dont trois qui sont utilisées dans Genius. Pour TALEN et CRISPR nous utilisons effectivement des acronymes, alors que nous prononçons toujours méganucléase et zinc finger en plein mot. Objectivement, le postulat n’est donc qu’à 50% juste. Et en prenant les deux autres exemples, le postulat 1 s’écroulerait. Si on s’intéressait vraiment aux acronymes plutôt que les utiliser à la va vite pour alimenter une caricature du biologiste moléculaire, on pourrait se poser la question si ce sont les biologistes de Genius ou d’autres biotechnocrates qui ont inventé ces acronymes. En fait, ce sont d’innocents microbiologistes intéressés par la relation entre les bactéries et leurs virus qui ont la primeur de l’acronyme CRISPR et ce n’est que par respect de leurs travaux que nous reprenons leurs termes. J’avoue néanmoins, que les chercheurs Genius utilisent des acronymes. On pourrait alors poser la question, si les biologistes moléculaires utilisent plus ou moins d’acronymes que des écologistes ou environnementalistes? On pourrait poser la question si l’utilisation d’acronymes appauvrit ou enrichit notre langage? On pourrait poser la question si le fait d’utiliser des acronymes dans sa vie professionnelle empêche de raconter la nature. Quid du primeur au marché qui vend des fraises BIO? Quid du guide de la réserve naturelle qui peste contre la SNCF? Plutôt que de poser de telles questions, d’éclairer ou interroger l’objet acronyme et son importance pour la question sous plusieurs angles, cet article met en route un rouleau compresseur qui ne déviera pas de la ligne droite jusqu’à la fin. Par ailleurs, je ne peux pas m’empêcher de féliciter les auteurs pour leur contribution à cette révolution langagière et l’anesthésie de la nature par la mise sur orbite de l’acronyme OGE, jamais utilisé par aucun biologiste Genius en cinq ans de projet.

Que peut-on dire du postulat 2? TALEN fait référence à une protéine et CRISPR à un arrangement particulier du génome. Ce sont donc deux objets non-vivants mais qui font partie de la nature. Oui, les acronymes servent à décrire avec précision une protéine et un arrangement génomique parmi des millions d’autres pour éviter la confusion entre spécialistes, mais non, ils ne servent pas à décrire la nature en tant que telle. Nous parlons toujours de racines, de feuilles ou de fleurs, nous parlons toujours de blé ou de colza ou de tomate, nous parlons toujours de forêt, de champ ou de jardin. On aurait pu poser la question, quelle relation les chercheurs Genius ont avec les plantes dans leurs serres? Est-ce qu’on est encore sensible à leur beauté? Est-ce que cela nous fait mal quand nous sommes obligés de les détruire à la fin de l’expérience? On aurait pu poser la question si un biologiste de Genius a une autre relation avec une plante éditée qu’avec une plante non-éditée? Si on a une autre relation avec les plantes d’expérimentation qu’avec des plantes ornant un balcon, cultivées dans un potager ou poussant sur un alpage sauvage ? Encore une fois, un sujet riche n’est pas creusé pour faire place à l’acte 2 du rouleau compresseur.

Que dire de la conclusion? D’emblée elle impose au lecteur un choix entre noir et blanc: compter ou raconter. Qu’est qui nous oblige à faire ce choix? Pourquoi ne pas poser la question si les deux peuvent coexister? Ou encore: Est-ce que compter implique forcément manque de respect? Est-ce que raconter garantit le respect? Et sur quoi est basé le constat que les biologistes Genius ne savent plus raconter la nature? Est-ce qu’on nous a demandé si et comment nous racontons nos plantes expérimentales: A des collègues? A des congrès? Dans des conversations avec nos familles ou amis? Est-ce qu’on nous a demandé si et comment nous partageons nos impressions et sentiments après du jardinage dans un potager, une marche dans un parc, un weekend en montagne, un trek en Himalaya ? Juste pour aller encore plus loin et conclure que la nature pour nous n’est plus un mystère à admirer. Sans expliquer la base de ce constat. Si on ne sait plus parler d’une chose, est-ce que cela la rend forcément moins mystérieuse? Par ailleurs, cette conclusion est un peu contradictoire avec la suite, même si cela dépend de la connotation qu’on donne au mot « énigme ». Pour moi « énigme » n’est pas dépourvu de mystère, au contraire. Et si j’avoue que je prends un très grand plaisir à essayer des percer quelques mystères de la nature, je suis aussi suffisamment humble pour dire très clairement qui ni moi ni tous les chercheurs du monde ne perceront le mystère avec un grand M de la nature, et je pense être assez représentatif à cet égard. Par ailleurs, ce ne serait même pas rigolo d’y arriver, parce que ce mystère est l’essence de notre vie.

Je pourrais continuer comme cela tout au long du manuscrit, car les thèmes abordés dans les parties suivantes sollicitent autant d’interrogations. Est-ce que le choix sociétal doit intervenir en amont ou en aval de la recherche sur une technologie ? Est-ce que les chercheurs biologistes moléculaires ont une responsabilité éthique particulière, différente de celle d’autres disciplines de la biologie ? Mais je vais m’en arrêter là. On me dira que vous savez tout cela et que le but n’est pas de s’attarder sur des détails mais d’interroger cet objet qu’est l’agro-bio-logiste en forçant le trait. Vous assumez pleinement la caricature que vous faites en mettant en avant le fait que la caricature fait réfléchir. Certes, mais la caricature fait aussi véhiculer des messages, ce qui appelle une certaine solidité des postulats qui les soutiennent. Je pense aussi que cette caricature ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes et que ce n’est pas forcément en suivant les mouvements à la mode qu’on fait avancer la réflexion. Mais je n’ai pas de leçon à donner, suivant moi-même la mode CRISPR. Pas comme fin en soi mais comme outil pour avoir un aperçu un tout petit peu plus clair de ce grand mystère qui nous entoure.

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