De l'eau au moulin Visions partagées du paysage -photo Jean Sébastien Laumond

Published on 15 janvier 2018 |

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Dessine-moi un paysage (agricole)

Par Régis Ambroise, ingénieur agronome et urbaniste, vice président du collectif Paysages de l’après pétrole1, regisambroise@gmail.com

Comment faciliter les transitions menées par des agriculteurs engagés vers l’agroécologie et le développement durable et harmonieux de leur territoire ? Le rapport Dessiner les paysages agricoles pour un développement durable et harmonieux des territoires2 fait quelques propositions tirées des expériences de territoires qui se sont montrées efficaces. C’est le cas de la vallée de la Bruche, en Alsace, engagée depuis 25 ans dans un plan de paysage3faisant une large place aux agriculteurs.

Effondrement

Vallée de moyenne montagne, la Bruche a subi de plein fouet les effets de la crise textile entre 1960 et 2000. Dans chaque village, les usines, qui assuraient du travail notamment aux femmes, ont toutes fermé ; les hommes, souvent des bûcherons qui utilisaient des bœufs pour le débardage, ont perdu leur emploi avec l’arrivée des engins mécanisés. Toute l’économie fondée sur la multiactivité d’ouvriers et d’ouvrières paysans ou bûcherons s’effondrait. Les habitants, pour la plupart partis chercher en ville de nouveaux emplois, abandonnèrent alors l’entretien des petites parcelles de terres et de prés, destinées à nourrir la vache familiale et quelques bœufs de trait, qu’ils cultivaient dans le fond des vallées et le bas des coteaux. Ils les reboisèrent d’épicéas. Très vite, l’ombre portée de ces plantations jusqu’au cœur des villages est devenue le symbole de l’échec de la vallée.

Redonner de la lumière à la vallée

En réaction, les élus ont voulu redonner de la lumière à la vallée, ce qu’ils considéraient comme un préalable, pour relancer un développement économique et humain dans ce secteur de déprise. C’est ainsi qu’ils se sont engagés dans un plan de paysage, les conduisant à reconnaître les singularités naturelles et humaines de leur vallée, les enjeux sur lesquels travailler et les premières actions à mener pour redessiner leur territoire, le rendre plus accueillant pour les habitants et plus attirant pour de nouvelles entreprises, donc plus productif.
Avec un agent de développement embauché à plein temps pour cette tâche, ils ont engagé un important travail de négociation avec les propriétaires et créé des Associations Foncières Pastorales (AFP) pour défricher les parcelles plantées. Désormais, la lumière s’engouffre dans ces ouvertures paysagères, qui redonnent points de vue et perspectives et révèlent tout l’intérêt et la beauté de ce secteur proche de Strasbourg.
Aujourd’hui, vingt-trois AFP, regroupant quelque 1 700 propriétaires possédant pas moins de 3 500 parcelles, ont été mises en place, faisant bondir la surface agricole utile de la Bruche de 2 000 à plus de 3 000 hectares. Mieux, la vallée a diversifié ses activités, accueille de nouveaux résidents et les élus réfléchissent à mettre en œuvre des procédures d’aménagement du territoire4 susceptibles de contrer un développement anarchique de l’urbanisation. Car avec cette amélioration du cadre de vie, la pression foncière s’intensifie plus que dans d’autres vallées, il devient difficile d’acheter une maison alors que, il y a trente ans, on ne trouvait pas d’acquéreur.

Des agriculteurs dans le paysage

Comment les agriculteurs ont-ils été impliqués dans cette démarche, comment se sont-ils emparés de cette question du paysage ? Les paysans ouvriers ayant disparu, il a fallu attirer de nouveaux agriculteurs ou aider ceux qui étaient restés à développer leur exploitation. Les terres agricoles rendues disponibles après défrichement ont permis ces installations, le débroussaillage de parcelles communales sur les sommets venant compléter le dispositif. Communauté de communes et communes se sont engagées aux côtés de la chambre d’agriculture pour faciliter les installations (mise en place de mesures agrienvironnementales adaptées, conseils agronomiques, réorganisation du parcellaire) et pour organiser la vente des produits (marchés locaux, vente directe, liens avec les restaurants locaux).

Des systèmes d’exploitation agroécologiques fondés sur des analyses paysagères

En termes agronomiques, les démarches paysagères ont permis d’aller plus loin dans la mise en place de systèmes agroécologiques, limitant au maximum les intrants chimiques et l’importation de fourrages et de farines. Après une observation fine des potentiels agronomiques des parcelles, l’espace a été réorganisé de façon à valoriser au mieux chaque type de prairie (de fond de vallée, de pente ou de sommet), dans un planning de pâturage et de fauche adapté aux diverses situations, puis la taille et la forme des parcelles ont été aménagées afin de faciliter le travail des éleveurs et d’améliorer la qualité globale de la flore prairiale, à la fois en termes fourrager, botanique, mellifère et paysager. Ainsi, des arbres sont conservés ou plantés au sein même des prairies ou en bordure, des rigoles remises en état pour une irrigation douce, des murets conservés ou réhabilités pour une meilleure tenue du sol. La différence d’altitude au sein même des parcelles permet de renforcer la diversité de la flore des prairies et devient un atout pour obtenir une plus grande autonomie alimentaire.

Le paysage, une vision partagée

Les liens qui se sont tissés entre la communauté de communes et les éleveurs se renforcent régulièrement. Les six journées «Vision paysagée, vision partagée » organisées depuis 2011 ont réuni une quarantaine de participants, éleveurs, élus, habitants, restaurateurs, représentants d’associations ou d’administrations diverses. Réunis sur le terrain, ils se forment à l’analyse des prairies et à la compréhension de ses multiples fonctions et réfléchissent, collectivement, à la façon de les préserver voire d’en augmenter le nombre dans l’intérêt commun. De telles promenades favorisent évidemment une culture partagée et la définition d’objectifs reconnus par tous, pour un meilleur avenir du territoire.
Les orientations que se sont données les éleveurs de la région avec tous ceux qui ont participé à ces visites consistent à rechercher une autonomie fourragère maximale en utilisant au mieux les potentiels agronomiques locaux, à s’orienter vers des produits originaux de haute valeur agroécologique, à valoriser la qualité et l’image de leurs produits et à se faire reconnaître comme les gardiens de la qualité paysagère de la vallée auprès de la population, des élus locaux, des entreprises et du monde du tourisme.

Quelques principes

La façon dont ils se sont engagés avec les élus dans ce travail a permis de mieux définir les principes des démarches paysagères qui sont développés dans le rapport remis au Conseil de l’Europe :

  • s’appuyer sur une connaissance fine des ressources naturelles et humaines locales et notamment sur les potentiels agronomiques (sans intrants) pour imaginer une organisation spatiale favorable aux transitions à mettre en œuvre ;
  • rechercher des solutions techniques capables de résoudre en même temps et sur les mêmes surfaces plusieurs enjeux (nourrir la société, fabriquer un environnement de qualité, contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, améliorer le cadre de vie, etc.) ; fabriquer une agriculture multifonctionnelle dans un contexte de développement durable ;
  • mobiliser les savoirs des agriculteurs ainsi que ceux des habitants via un dialogue sur le terrain, de sorte que le projet agricole devienne une composante du projet de territoire ;
  • oser parler de beauté, d’harmonie pour mobiliser les populations autour des agriculteurs et les faire travailler ensemble à un développement durable et harmonieux des territoires.

Oser parler de beauté

D’autres territoires, en plaine, dans des zones périurbaines, orientés vers les cultures ou l’élevage, s’engagent dans de telles dynamiques. Elles conduisent à donner une place nouvelle et reconnue aux agriculteurs.
Le paysage n’y est pas considéré comme quelque chose à protéger qui deviendrait un frein au développement durable des territoires, une contrainte bloquant toute initiative nouvelle ni comme un simple décor pour donner un peu d’âme à des aménagements conçus de façon « hors sol ». Au contraire, il est ici un outil pour trouver des solutions adaptées aux singularités de chaque espace, un élément du projet de développement agricole et territorial et une composante essentielle illustrant le mot d’ordre de la vallée L’accueil est dans notre nature. Ces démarches méritent d’être mieux connues et utilisées par le monde de la recherche5 et du développement agricole.


  1. www.paysages-apres-petrole.org
  2. Rapport remis lors de la conférence du Conseil de l’Europe sur la Convention Européenne du Paysage de 2017, voir https://rm.coe.int/16806f4749
  3. Un plan de paysage est une démarche volontaire portée par les élus pour valoriser et créer un paysage de qualité au service du développement durable et harmonieux d’un territoire. Elle comporte une étude paysagère confiée en général à des paysagistes, la présentation pour validation de cette étude et du parti d’aménagement proposé à l’ensemble des habitants et aménageurs du territoire, la constitution d’un groupe de travail avec la désignation d’un animateur et la mise en œuvre du programme de travail défini. Le ministère en charge de l’environnement a relancé la politique des plans de paysage en 2012
  4. Schéma de Cohérence Territorial (SCoT), Plans Locaux d’Urbanisme communaux ou intercommunaux (PLU ou PLUi)
  5. L’INRA a cependant dès les années 1970 étudié les paysages sous l’angle des systèmes agroécologiques et des pratiques paysannes. L’ouvrage Pays, paysans, paysages dans les Vosges du Sud de Brossier, Deffontaines  et al. (1977, réédité en 1995) décrivait l’entretien du peigné vosgien dans les Vosges du Sud, à rebours de la fermeture des paysages des Vosges du Nord (voir https://www.clionautes.org/test/spip.php?article2180 et https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01197808/)

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