De l'eau au moulin

Published on 21 décembre 2017 |

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Diversification des cultures : qu’est-ce qui freine ?

Par Anne Judas

Bien raisonnée, la diversification des cultures serait un levier pour accroître la durabilité des systèmes de production agricoles. Or, malgré son intérêt en termes de durabilité écologique et économique, cette diversification progresse peu en France. Quels freins s’y opposent et quels leviers seraient mobilisables, par les pouvoirs publics notamment ? Autant de questions auxquelles répondait une étude pluridisciplinaire menée par l’Inra1 en 2013. Nous en résumons ici l’essentiel, à verser au dossier de la transition vers la fin annoncée du glyphosate.

Plusieurs études et expertises ont mis en avant la diversification des cultures – comprenez des espèces cultivées au sein d’une parcelle, d’une exploitation agricole ou d’un territoire –, comme un levier d’action pour réduire l’usage de pesticides ou les tensions sur l’eau d’irrigation (Amigues et al., 20062; Butault et al., 20103). Mais, de fait, la question d’une plus grande diversification de la sole4 cultivée renvoie plus largement aux choix de structuration des filières agricoles et agro-industrielles, ainsi qu’aux modes d’alimentation et à la politique de qualité des produits, l’enjeu étant de faire converger diversification et compétitivité du système agricole et agro-industriel.

Le verrouillage technologique

Lorsqu’une technologie, au sens de choix de technique de production, de produit, de norme ou encore de paradigme, est devenue un standard tel pour la société qu’il semble difficile d’en changer, même si une technologie jugée plus efficace existe, la première reste la norme : on parle alors de « verrouillage technologique » (David, 19855; Arthur, 19946). Avec cette conséquence : difficile, voire impossible pour les innovations qui remettent en cause la technologie de référence de se développer en raison des mécanismes d’auto-renforcement et des relations entre les acteurs qui s’organisent autour de ce standard.

On comprend, dès lors, que pour identifier des leviers de déverrouillage, s’impose l’analyse du régime sociotechnique, c’est-à-dire des relations entre normes, procédures, réseaux d’acteurs, institutions et infrastructures qui gouvernent les choix technologiques.

Déverrouiller : l’intérêt des niches

Malgré tout, même dans un régime sociotechnique verrouillé, quelques niches d’innovation (nouveaux marchés, innovations technologiques) peuvent émerger. Fonctionnant avec des normes et des règles institutionnelles différentes, elles offrent de nouveaux types d’apprentissage et la nécessaire construction de connexions fortes entre les producteurs et les utilisateurs finaux (Rip et Kemp, 19987; Geels, 20028 et 20059).

Douze cultures innovantes et trois filières

Sur une base bibliographique et l’avis d’experts, un panorama des freins et leviers a été dressé pour douze cultures de l’Hexagone : chanvre, féverole, lins fibre et oléagineux, lupin, luzerne, moutarde condiment, pois protéagineux, pois chiche, soja, sorgho et tournesol (en zone Nord seulement pour ce dernier). Trois d’entre elles – le pois protéagineux pour l’alimentation animale, le lin oléagineux et le chanvre – ont été retenues pour analyser de façon approfondie le fonctionnement de la filière, ses modes de coordination et mettre à jour le caractère systémique du verrouillage.

Des entretiens avec l’ensemble des acteurs économiques concernés ont confirmé qu’ils ont peu à peu organisé leurs stratégies autour des « grandes espèces », que ce soit pour des raisons organisationnelles ou logistiques, pour répondre à l’offre ou à la demande de leurs partenaires, pour réaliser des économies d’échelle ou pour réduire des coûts de transaction, révélant au passage de nombreux mécanismes d’auto-renforcement, caractéristiques d’un verrouillage technologique.

Cinq freins identifiés

Ainsi, le régime sociotechnique organisé autour des cultures dominantes et de la simplification des assolements freine le développement des cultures de diversification qui connaissent :

  • Un progrès génétique moindre que les grandes espèces. Pour un sélectionneur, investir dans une filière émergente constitue un risque important. Les pouvoirs publics ont certainement un rôle à jouer, en aidant les sélectionneurs (cf. le pois ou le lupin dans les années 1970 et 1980, Duc et al., 201010) à s’investir sur quelques espèces stratégiques, au plan européen. Un réinvestissement de la recherche publique sur la génétique et la sélection des petites espèces est fortement souhaité par les acteurs des filières.
  • Un manque de solutions de protection des plantes. Pour la plupart des cultures de diversification, peu de produits phytosanitaires sont homologués. Ainsi, paradoxalement, alors que la diversification serait utile pour réduire l’usage des produits phytosanitaires, un frein à celle-ci est le manque de produits utilisables sur les cultures de diversification. Des solutions biologiques ou agronomiques peuvent exister, mais restent très peu utilisées par les agriculteurs, car trop peu connues
  • Un manque de références techniques, utilisables par les agriculteurs pour prendre leurs décisions : conduite des cultures dans différentes conditions pédoclimatiques, leurs effets « précédents11 » et causes d’accidents de rendement. La méconnaissance des besoins réels des cultures ou la non-maîtrise technique peuvent conduire à des résultats décevants suivis d’un abandon de la production.
  • Une concurrence avec les grandes espèces sur le marché des matières premières. Nombre d’espèces de diversification possèdent des débouchés effectifs ou potentiels dans le secteur industriel de l’alimentation animale. La fabrication d’aliments composés y met en concurrence de nombreuses matières premières (grains et coproduits des secteurs de l’alimentation humaine ou des agrocarburants), dont le critère de choix reste principalement le prix à la tonne et l’accessibilité. Et une tendance à la simplification favorise le couple blé – tourteau de soja (Charrier et al., 201312). Défavorisées par leur production limitée en volume, les cultures de diversification ne parviennent à concurrencer les autres que si elles présentent des propriétés nutritionnelles spécifiques, reconnues et rémunérées par le marché13. Idem dans d’autres secteurs industriels, comme celui de l’isolation des bâtiments, où les fibres de chanvre et de lin sont en concurrence avec la laine de verre, moins onéreuse. Enfin, les organismes de collecte et de stockage des récoltes privilégient logiquement les marchés les plus rémunérateurs et se spécialisent sur un nombre restreint de productions (engins de transport et silos sont difficilement rentables avec des volumes faibles).
  • La diversité des modes de coordination entre les acteurs des filières comme, pour exemples, le peu d’échanges entre l’amont et l’aval de l’alimentation animale ou encore les organisations hybrides.

Des leviers pour la diversification

On le voit, pour favoriser le développement de cultures diversifiées, ces dernières doivent présenter des avantages concurrentiels suffisamment incitatifs. Pour ce faire, il faut agir simultanément et de manière coordonnée sur trois leviers : les débouchés14, la coordination des acteurs et l’amélioration des techniques de production et des variétés.

Créer de nouveaux débouchés

Une constante émerge des cas étudiés, l’importance de fonder la différenciation des produits issus des cultures de diversification sur des qualités reconnues par le marché, afin d’obtenir un supplément de valeur ajoutée susceptible de favoriser et soutenir la production : qualité nutritionnelle (le lin valorisé par Bleu-Blanc-Cœur) ; qualité technologique souvent associée à un nouveau process breveté (thermo-extrusion des graines oléoprotéagineuses par Valorex, fabrication de poudre de protéine de lupin par Terrena, extraction de l’amidon de pois par Roquette, etc.) ; qualité environnementale dans l’usage du produit (chanvre dans l’éco-bâtiment) ; qualité liée à l’origine (signes officiels déjà présents ou à construire).

Gérer les coûts de transaction

Choisissant une stratégie de différenciation par la qualité, les filières liées aux cultures de diversification doivent gérer l’ensemble des coûts de transaction15 qui peuvent les affecter, de la production en amont (choix d’itinéraires techniques, variétaux, etc.) à la transformation (choix de procédés technologiques, d’additifs et d’ingrédients, etc.), en passant par la commercialisation (choix de circuit de distribution, etc.). Pour un agriculteur, cela implique la mise en place d’investissements spécifiques (matériel, formation et connaissances nouvelles) d’autant plus coûteux que le choix de la diversification est risqué. Il importe donc que la filière soit coordonnée autour de contrats si possible pluriannuels, garantissant aux agriculteurs un accompagnement technique et un débouché, et aux transformateurs un approvisionnement sur le long terme.

Coordonner les acteurs

L’analyse approfondie des trois cas montre l’importance d’une mobilisation simultanée des acteurs. Comment procéder pour que des acteurs des filières (coopératives, transformateurs, distributeurs), de la R&D agricole (organismes de recherche, instituts techniques, chambres d’agriculture, coopératives, Civam, etc.) et les agriculteurs coordonnent leurs stratégies autour d’une culture de diversification ? Des dispositifs de partenariat originaux, s’inspirant des clusters industriels soutenus par des politiques publiques de long terme, favorisent la mise en œuvre d’innovations technologiques, agronomiques et organisationnelles et la capitalisation des expériences techniques et économiques nécessaires à la construction et à la pérennisation de nouvelles filières agro-industrielles. Citons en ce sens, les Partenariats Européens pour l’Innovation « agriculture » qui veulent développer des groupes locaux d’innovation autour d’enjeux locaux, favorisant la capitalisation des connaissances et des expériences.

Des pistes pour l’action publique

Au plan national, les dynamiques de coordination entre acteurs (souvent initiées localement) bénéficieraient de l’investissement des organismes de R&D nationaux, en coordination avec leurs homologues européens, à la fois pour créer des connaissances sur les espèces de diversification (génétique, écophysiologie, agroécologie, transformation, économie des filières, etc.) et pour assurer un soutien méthodologique aux acteurs des filières émergentes (méthodes de sélection, appui à la construction de systèmes de culture ou de process industriels…). Pour la France, plusieurs espèces ne semblent faire aujourd’hui l’objet d’aucun investissement réel en R&D : lupin, moutarde condiment, pois chiche, mais aussi lentille, sarrasin, etc. ; d’autres, connues au plan agronomique, ne font pratiquement pas l’objet de travaux de base en génétique : chanvre, lin, avoine, etc. Se donner comme objectif national d’enrayer le processus de spécialisation suppose de s’interroger sur l’équilibre des investissements en R&D entre les espèces majeures (blé, maïs, colza, etc.) et les mineures. Et de leur articulation aux niveaux régional, national et européen.

Au niveau régional, les références manquent sur les marges comparées des rotations plus ou moins diversifiées, de même qu’un accompagnement des agriculteurs dans l’apprentissage des nouvelles cultures par le renforcement des réseaux d’expérimentation et de conseil, et par le partage d’expériences innovantes. Les contrats de production pourraient prévoir des dispositifs légers de recueil d’indicateurs propres à expliquer la variabilité des performances et à guider l’évolution des pratiques. Devenus parties prenantes, les agriculteurs seraient ainsi davantage enclins à s’impliquer de manière durable dans la nouvelle filière.

Enfin, une structuration forte de l’interprofession apparaît nécessaire pour, d’une part, engager le dialogue avec les sélectionneurs sur les objectifs de sélection à privilégier et, d’autre part, organiser les échanges et l’adaptation des références entre territoires.

Conclusion

Une conclusion majeure de l’étude est que pour impulser ou faciliter la nécessaire mobilisation des acteurs, l’action publique doit être raisonnée de manière systémique. S’appuyant sur la théorie des transitions sociotechniques (Geels, 2002, 200516), elle propose à l’action publique deux leviers principaux : développer des niches d’innovation pour abriter la construction et la consolidation des filières de diversification ; inciter le régime sociotechnique standard à évoluer, à ouvrir des fenêtres d’opportunité pour que ces filières dépassent le statut de niche et contribuent à sa transition.

Pour soutenir le développement des niches – choisies en fonction des débouchés, du dynamisme et l’impact des acteurs en matière de performance environnementale –, l’action publique devra soutenir des dispositifs de partenariat entre acteurs, renforcer les mentions valorisantes dont les signes officiels de qualité, encourager la R&D sur toutes les espèces de diversification de façon à créer des références et des outils utilisables.

Pour inciter le régime sociotechnique standard à évoluer, les experts interrogés ont recommandé que la PAC soutienne la diversification des cultures17 , et spécifiquement les légumineuses. Les filières de diversification doivent être soutenues par les marchés publics.

Enfin, étant donné le lien historique entre la simplification des assolements et des rotations et l’accroissement des consommations d’intrants (eau, pesticides, engrais), toute action publique visant à réduire l’usage d’intrants sera susceptible de faciliter un mouvement de diversification des cultures.

L’ensemble de ces propositions ne pourra être suivi d’effet que si les mesures correspondantes sont mises en œuvre et affichées sur la durée (10 ans plutôt que 5), condition essentielle pour susciter, les investissements spécifiques nécessaires à l’innovation et pour consolider, chez l’ensemble des acteurs, des stratégies crédibles de long terme.

Cette étude est désormais étendue au niveau européen et à un ensemble de stratégies de diversification des systèmes de culture au travers du projet européen DiverIMPACTS18 qui a démarré en juin 2017. Regroupant acteurs agricoles, conseillers, chercheurs, acteurs des filières et parties prenantes, il vise à porter aux agriculteurs les clés techniques et organisationnelles pour réussir la diversification, à fournir aux acteurs des filières des innovations organisationnelles susceptibles de lever les verrous actuels et à formuler les recommandations à mettre en oeuvre au niveau du système sociotechnique dans son ensemble (politiques agricoles, réglementation, éducation et conseil).

  1. Meynard J.M., Charlier A., Charrier F., Fares M., Le Bail M., Magrini M.B., Messéan A., 2013, La diversification des cultures : comment la promouvoir ? Notes et études socioéconomiques n° 39, avril 2015, pp. 7-29
  2. Amigues J.P., Debaeke P., Itier B. et al. 2006. Sécheresse et agriculture. Réduire la vulnérabilité de l’agriculture à un risque accru de manque d’eau. Expertise scientifique collective, synthèse du rapport. Paris, INRA, p. 72.
  3. Butault J.P., Dedryver C.A., Gary C. et al., 2010. Ecophyto R & D. Quelles voies pour réduire l’usage des pesticides ? Synthèse du rapport d’étude. INRA, Paris, p. 90, http:// www.inra.fr/content/download/21819/305895/version/3/file/ EcophytoRD-Synthese-20janv10-web.pdf
  4. Partie des terres arables d’une exploitation qui reçoit successivement chacune des cultures faisant partie de l’assolement ou rotation
  5. David PA. 1985. Clio and the economics of qwerty. Am. Econ. Rev., 75, 332-337
  6. Arthur W.B. 1994. Increasing returns and path dependence in the economy. Ann Arbor, Michigan: University of Michigan Press (Economics, Cognition, and Society), 224 p.
  7. Rip A., Kemp R.P.M. 1998. Technological Change. In: Rayner S. et Malone E.L. (Eds), Human Choice and Climate Change. Vol. II, Resources and Technology. Ohio, Battelle Press, Columbus, pp. 327-399.
  8. Geels F.W. 2002. Technological transitions as evolutionary reconfigu-ration processes: a multi-level perspective and a case-study. Res. Policy 31, 1257-1274.
  9. Geels F.W., 2005. Technological transitions and system innovations: a co-evolutionary and socio-technical analysis. Cheltenham, UK, Northampton, Mass. Edward Elgar Pub, p. 318
  10. Duc G., Blancard S., Hénault C., et al., 2010. Potentiels et leviers pour développer la production et l’utilisation des protéagineux dans le cadre d’une agriculture durable en Bourgogne. Innovations Agronomiques, 11, 157-173
  11. L’effet précédent d’une culture, voir Mémento de l’agronome, Google books
  12. Charrier F., Magrini M.B., Charlier A., Fares M., Le Bail M., Messéan A., Meynard J.M., 2013. Alimentation animale et organisation des filières : une comparaison pois protéagineux-lin oléagineux pour comprendre les facteurs freinant ou favorisant les cultures de diversification, OCL 20/4, DOI: https://doi.org/10.1051/ocl/2013011
  13. C’est le cas du lin oléagineux, dont la graine possède une composition en acides gras (richesse en oméga 3) qui rend celle des produits animaux (lait et viande) plus conforme aux recommandations nutritionnelles actuelles. D’autres espèces présentent des propriétés intéressantes (taux de protéines élevé de la graine de lupin, etc.), mais restent méconnues
  14. Même si elle doit, pour s’initier, être soutenue par les pouvoirs publics, la diversification ne perdurera sur le long terme que si leur action est relayée par les mécanismes du marché. D’où le choix, dans cette étude, d’entrer par les débouchés et d’appréhender les logiques productives agricoles en fonction des logiques de marché
  15. Un coût de transaction est un coût lié à un échange économique, plus précisément une transaction sur le marché. Ce coût n’existe pas dans le cadre de la concurrence pure et parfaite (Wikipédia)
  16. voir ci-dessus les notes 8 et 9
  17. En 2015 aux termes de la nouvelle PAC, le « paiement vert » encourage la diversité des assolements : http://agriculture.gouv.fr/paiements-decouples-paiement-vert
  18. http://www.diverimpacts.net

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