Quel heurt est-il ?

Published on 4 septembre 2017 |

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[Dossier loup] Causses et Cévennes: le pastoralisme dans la gueule du loup (1)

Par Anne-Marie Brisebarre, ethnologue, directrice de recherche émérite au CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale (Collège de France), et Guillaume Lebaudy, ethnologue, chercheur associé à l’Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Aix-Marseille université).

Le pastoralisme est-il vraiment menacé, au risque de voir sortir certains élevages de l’AOP Roquefort ? Oui, répondent Anne-Marie Brisebarre et Guillaume Lebaudy, dans cette analyse de la situation agitée qui s’installe dans les Causses et les Cévennes. Un premier opus à verser au  « dossier loup » ouvert par Sesame, afin d’éclairer les tensions qui se nouent entre les éleveurs et le grand prédateur.

 

Exaspérés par les attaques des loups sur leurs troupeaux, deux cents éleveurs bloquent le viaduc de Millau le 13 juillet dernier. Ils sont encore deux cents, le 5 août, à Séverac-le-Château (Aveyron), rassemblant trois mille brebis, une centaine de bovins, des chevaux et un lama qui représentent les animaux tués par les loups en France en une centaine de jours depuis le mois d’avril.

Objectif, interpeller l’État mais aussi le grand public sur leurs difficultés croissantes. Les éleveurs se sentent incompris par une opinion publique peu avertie des contraintes qui pèsent sur leur métier et très encline à mettre tout le monde dans le même sac : agriculture intensive, élevage extensif, abattoirs pointés du doigt par l’association L214[1], etc. Depuis trois ans, les attaques de « grand canidé, loup non écarté » (selon la froide terminologie administrative) se multiplient et les éleveurs ont bien du mal à faire entendre leur voix dans un contexte social favorable au « rewilding », la re-naturation des territoires, un préalable idéal à la prolifération de la faune sauvage et à la présence permanente des loups dans l’Hérault, le Gard, l’Aveyron, la Lozère et… ailleurs en France.

Des paysages à haute valeur naturelle… et culturelle

Les actes de prédation récurrents contraignent les éleveurs à envisager une importante remise en cause de leurs systèmes d’élevage. Le risque, dans les années qui viennent, est de voir les troupeaux abandonner les milieux boisés et la pratique estivale du pâturage nocturne, et de devoir garder les brebis en bergerie, avec pour conséquence la sortie de certains élevages laitiers caussenards de l’AOP Roquefort. Quant aux éleveurs cévenols, si la tendance se confirme, ils n’auront sans doute pas d’autre choix que d’abandonner la pratique de la transhumance et leurs estives des massifs de l’Aigoual et du mont Lozère.

« Entre une espèce protégée par l’Europe, le loup, et une activité pastorale localisée, comment maintenir une cohérence ? » se demande l’anthropologue du droit Olivier Barrière qui rappelle que « le pastoralisme est considéré en Europe comme la forme d’agriculture la plus précieuse pour la conservation de la biodiversité du fait d’une valorisation d’une végétation spontanée (ni semée, ni fertilisée) » (Barrière 2017 : 138).

Les milieux pâturés des Causses et des Cévennes sont reconnus pour leur « haute valeur naturelle ». C’est aussi pour leur valeur universelle exceptionnelle que les Causses et Cévennes ont été inscrits en juin 2011 par l’Unesco au patrimoine de l’humanité comme exemple de paysage culturel représentatif de l’agropastoralisme méditerranéen : le territoire classé présentant, en effet, pratiquement chacun des types d’organisation pastorale rencontrés sur le pourtour de la Méditerranée. Aujourd’hui, l’activité agropastorale, considérée comme viable, se traduit par de vastes étendues ouvertes, une biodiversité remarquable et un patrimoine architectural ingénieux. Mais si les éleveurs sont contraints de changer radicalement leurs pratiques, l’inscription au patrimoine de l’humanité ne risque-t-elle pas d’être remise en cause ?

Deux systèmes d’élevage sous pression

Selon leurs éleveurs, les troupeaux caussenards (comme d’autres troupeaux sédentaires non gardés en haute Lozère[2]) sont « non protégeables » face aux attaques de loups. Récemment, sur le Larzac, certains éleveurs, dont les troupeaux ont subi plusieurs attaques depuis 2016, se sont malgré tout astreints à les garder[3]. La plupart n’ont pas de patous, par crainte des conflits avec les voisins et les touristes. Sur les Causses, les troupeaux sont souvent séparés en lots selon l’état physiologique des bêtes (brebis pleines, en lactation, agnelles, etc.) et pâturent sur des parcours clôturés. En majorité de race Lacaune, ils sont composés de brebis allaitantes (production d’agneaux) et de brebis laitières pour la fabrication du Roquefort. Selon le cahier des charges de l’AOP Roquefort de l’Inao, ces dernières « sont élevées traditionnellement avec une alimentation à base d’herbe, de fourrages et de céréales provenant au moins à 75 % (évalué en matière sèche) de l’aire géographique de production. En période de disponibilité d’herbe et dès que les conditions climatiques le permettent, le pâturage est obligatoire et quotidien »[4]. En période de forte chaleur, les brebis laitières sont mises au pâturage la nuit et restent en bergerie durant la journée.

Produits de la sélection ancestrale des bergers, des troupeaux de brebis Raïole et Caussenarde des Garrigues, races à petits effectifs dites « en conservation », vivent dans les Cévennes méridionales et dans la garrigue montpelliéraine ou nîmoise. Pour l’été, ils sont regroupés en une quinzaine de troupeaux transhumants sous la responsabilité d’éleveurs qui prennent en charge les brebis de leurs voisins agriculteurs. Ils gagnent à pied, par les drailles[5], les estives de moyenne altitude : de vastes parcours parsemés de rochers, de buissons et d’arbres, situés au cœur du Parc national des Cévennes. Malgré le gardiennage quotidien et la présence de patous, depuis 2012 ces troupeaux ont subi des attaques de loups, la plupart en journée, sur des brebis dispersées sur le pâturage et échappant ainsi ponctuellement à la surveillance visuelle de leur gardien.

Les conséquences d’une prédation accrue pourraient être dramatiques. Avec la limitation du nombre de bêtes prises en charge par les entrepreneurs de transhumance, pour diminuer la taille du troupeau afin d’en faciliter la garde, le système ancestral de regroupement des troupeaux sera désorganisé. Certains quartiers d’estives risquent d’être sous-pâturés, puis abandonnés, entraînant embroussaillement, fermeture du paysage et accroissement du risque d’incendies. À terme, les éleveurs pourraient abandonner la transhumance et adopter d’autres solutions individuelles de parcours estival. Le maintien des deux races locales à petits effectifs, adaptées à la transhumance à pied, serait alors menacé générant une perte génétique irrémédiable.

Le maintien du pastoralisme menacé par la prédation

Si ces systèmes pastoraux sont capables de résilience – ils l’ont prouvé en se maintenant jusqu’à aujourd’hui –, peuvent-ils supporter des modifications brutales pour s’adapter à l’installation des loups ? Selon le récent rapport du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (Dereix, Guitton, 2016), le niveau de prédation « menace directement le maintien du pastoralisme » et génère des effets techniques, écologiques et économiques directs et indirects handicapant des éleveurs qui, par ailleurs, subissent socialement une dégradation de leur image et de la « vivabilité » de leur travail (ibid. 32). Or, selon l’Unesco, les processus agropastoraux qui ont façonné ces paysages sont « vulnérables et entre les mains d’un nombre très réduit d’agriculteurs (pas plus de cent) »[6] et la reprise des exploitations par des jeunes est loin d’être assurée ! En désorganisant les systèmes d’élevage, la prédation ajoute de la fragilité à la vulnérabilité. Elle menace également les savoir-faire des éleveurs pastoraux contraints de se tourner vers des solutions techniques relevant de l’intensif, alors que les consommateurs demandent toujours plus de qualité et un meilleur traitement pour les animaux d’élevage.

En dépit de leurs efforts pour s’organiser, valoriser les races ovines et leurs productions, et défendre leur profession[7], les éleveurs sont assez pessimistes. Leur confiance en l’inscription des Causses et Cévennes au patrimoine de l’humanité s’amenuise, et plus encore l’espoir de bénéficier des effets de cette patrimonialisation qui leur paraît avoir, surtout, des retombées touristiques

Références

Barrière Olivier, 2017, Le système socio-écologique pastoral : un modèle de convivialité, in CEN-LR (coord.), Terres pastorales. Diversité et valeurs des milieux ouverts méditerranéens, CEN Languedoc-Roussillon, éditions du Rouergue.

Dereix Charles et Jean-Luc Guitton, 2016. Pérennisation des pratiques agropastorales extensives sur le territoire UNESCO des Causses et Cévennes. Paris, Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (rapport n°15 103).

[1] Lire sur Sesame : Péchés de chair : au nom de la souffrance animale

[2]http://www.lozere.gouv.fr/content/download/19088/146725/file/CR_comit+%C2%AE%20gds%20pr+%C2%AEdateur_20170308.pdf

[3] Voir le témoignage de l’éleveuse Brigitte Muret, « Une peur de loup » dans Libération (26 juin 2017)

[4] www.inao.gouv.fr/pdf/download?url=%2Fproduit%2F3291

[5] Piste empruntée par les troupeaux transhumants

[6] http://whc.unesco.org/fr/list/1153

[7] Voir notamment https://raioles-caussenardes-rouges.jimdo.com ; http://www.caussesaigoualcevennes.fr/wp-content/uploads/2016/02/Pacte-pastoral-Vcourte-def13mai15.pdf et http://raiolaine.org/wakka.php?wiki=RaioLaineProjet

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