Quel heurt est-il ?

Published on 22 février 2018 |

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[Dossier Loup] Le loup a-t-il changé avec le temps ? (8)

Dernière partie du long entretien que nous a accordé Jean-Marc Landry. (Questions et réponses précédentes)

Certains disent que le loup aurait changé de nature et qu’il n’aurait plus peur de l’espace domestique. Qu’en pensez-vous ?

Je vais vous donner tout de suite ma réponse. Quel est le premier animal à avoir été domestiqué ? Le loup. On pense que, pour avoir pu être domestiqué, il s’est approché de campements humains au Paléolithique supérieur. Quand les humains étaient des chasseurs-cueilleurs, ils migraient dans des zones à gibier, notamment au printemps au moment des mises bas. Ils pouvaient se sédentariser momentanément sur ces zones, où ils chassaient et généraient des déchets qu’ils entreposaient à côté de leur camp. C’est à cette époque que des loups ont probablement commencé à s’approcher des campements, pour récupérer de la nourriture. Et les loups les plus favorisés étaient ceux qui avaient le moins peur de l’humain. On pense que la domestication a commencé comme ceci. Ensuite, l’homme a simplement sélectionné les animaux les moins farouches.

Alors, imaginez un loup qui, il y a 25 000 à 30 000 ans, approchait déjà l’homme, pourquoi aurait-il aujourd’hui changé de comportement ? Il y a là une méconnaissance du loup. Tout le monde voit des renards dans les villes et les jardins et ça ne choque personne. C’est pourtant un animal sauvage, de la même famille (des canidés).

Mais pour le loup, c’est différent. Dans le mot loup, il y a toutes ces histoires que l’on  nous a racontées, d’animal sauvage mangeur d’hommes. Ce qui n’est pas le cas avec le mot louve. Pourtant, il s’agit toujours de Canis lupus. Le loup que nous observons sur le terrain est bien différent de celui de notre imaginaire collectif ! Dans de nombreux pays, le loup vit à proximité des habitations. Souvent, il a survécu grâce à l’homme, en Italie par exemple, quand il mangeait dans des décharges. En Espagne, dans les grandes plaines Castille et Leone, il y a des meutes de loups qui se nourrissent de campagnols, de déchets. Ils ne chassent pas la grande faune sauvage. Il y a aussi des loups qui vivent dans les zones d’eucalyptus au Portugal. Des loups qui chassent des lapins de garenne dans la banlieue d’une ville de Roumanie de 350 000 habitants.

De plus en plus de grands prédateurs s’approchent des villes ou villages pour chasser du gibier qui y trouve des habitats favorables, notamment pendant la mauvaise saison. C’est arrivé avec le lynx, avec le léopard en Inde. C’est tout à fait normal. Et puis, on oublie aussi que pour un loup, traverser un village, ce n’est pas un problème. On a eu à Saint-Etienne de Tinée (Alpes-Maritimes) des points GPS au milieu du village. Une attaque de cerf au milieu du village en Espagne. Le soir, vous sortez dans le village, un loup passe, il va d’un point A à un point B, et sur son trajet il y a le village, le bâtiment, il n’en a pas peur. Il a peur de l’homme et encore, parfois, il peut suivre des humains, car il est curieux. Et parfois, il peut attaquer l’humain, comme tout animal sauvage, mais cela reste des événements très rares.

Pensez-vous qu’il y ait une spécificité française dans le rapport au loup ?

Oui, il y a beaucoup de violence. On sent que les politiques, notamment l’Etat, n’arrivent pas à gérer la situation. Ils ont ouvert une brèche, en disant « on va tout payer pour avoir la paix sociale », mais je ne sais pas comment ils vont faire. L’Etat injecte déjà plus de 20 millions par an pour la protection des troupeaux. Dans le dernier plan national loup (2018 – 2023), ils ont proposé de conditionner les indemnités par rapport à la mise en place des mesures de protection (malheureusement, quelques-uns refusent de protéger leur troupeau et sont tout de même indemnisés en cas d’attaque). Les représentants des éleveurs ont claqué la porte du groupe national loup, entre autres parce qu’ils ont peur que les éleveurs sur les fronts de colonisation des loups soient durement impactés par ce type de mesure. Comme le loup peut rapidement parcourir de longue distance, notamment pendant la phase de dispersion, il serait souhaitable dorénavant d’aider les éleveurs à se protéger n’importe où sur le territoire français et non seulement dans les cercles 1 et 2 1.

Comment l’Etat peut-il mettre un peu d’ordre dans tout cela ?

Il s’agit d’un dossier très complexe et qui déclenche de fortes émotions. Tout devrait se faire en concertation avec les éleveurs, pas contre eux. Je pense que beaucoup d’éleveurs et de bergers en ont assez qu’on les prenne pour nos derniers indiens et que leur avenir soit décidé par des gens (Europe et France) qui sont généralement à cent lieues de leurs préoccupations quotidiennes. Ils ont également le sentiment très fort qu’on ne les considère plus à leur juste valeur (c’est-à-dire de nourrir le pays). Ces violences et ces colères traduisent toutes les incertitudes quant à l’avenir de leur profession et de sa pérennisation (le taux de suicide dans le monde paysan n’a jamais été aussi élevé (comme il l’est d’ailleurs dans d’autres pays)). Ils sont inquiets par rapport à la montée du végétarisme et du véganisme et ont assez de se faire accuser d’être des profiteurs du système. Beaucoup d’entre eux préféreraient de loin qu’on leur paye leur agneau à sa juste valeur que de continuer d’être subsidiés par la PAC.

Le problème vient également d’une méfiance des institutions, notamment parce que l’information sur le retour du loup a été très mal gérée par l’Etat (aussi bien en Suisse qu’en France). Les éleveurs ont eu le sentiment qu’on leur cachait des informations, d’où les rumeurs de réintroduction. Aujourd’hui, certains remettent en question la méthode de recensement des loups par l’ONCFS 2et affirment que tous les loups sont des hybrides. Pour sortir de cette impasse, je pense qu’il faut davantage impliquer les acteurs concernés par la présence du loup dans les études et être le plus transparent possible.

Nous nous trouvons aujourd’hui face à des positions extrêmes aussi bien chez les associations d’éleveurs que chez les écologistes. Pour sortir de ces conflits, ma fondation offre une troisième voie, basée sur l’acquisition de la connaissance et la compréhension du système loup – troupeau – protection. J’ai également le sentiment que les représentants des éleveurs qui montent à Paris ne sont pas toujours représentatifs de l’opinion de la base. Quand je discute avec les éleveurs sur le terrain, je suis toujours surpris par leur ouverture d’esprit à la recherche de solutions. Beaucoup pensent que l’on ne viendra plus en arrière et qu’il faudra bien cohabiter avec les loups. Tout notre travail consiste à essayer de leur apporter des outils de protection et des solutions à leurs problèmes. Il faut également que la base soit plus écoutée et qu’ils ne se retrouvent pas seuls face à une prédation.

Les tirs ne sont donc pas une solution…

Le loup est protégé par la Convention de Berne, dont un article stipule qu’on peut éliminer des loups, si on ne peut pas faire autrement. Jusqu’à aujourd’hui, les tirs avaient plus une dimension politique (calmer le jeu, conserver la paix sociale) et une exigence d’efficacité (de loups tirés), ce qui a conduit à des tirs de louveteaux sur les sites de rendez-vous. Il faut donc réorienter les prélèvements sur des loups déprédateurs, en action de prédation sur le troupeau, pour être au plus près de la protection des bêtes. Le tir doit être un outil mise à disposition des éleveurs et des bergers dans le but de solutionner rapidement une situation intenable de prédations à répétition.
Si les tirs aléatoires résolvaient le problème, on pourrait dire pourquoi pas, mais cela ne semble pas résoudre le problème. Et toutes les études actuelles que je connais qu’elles soient nord-américaines, slovènes ou françaises ont l’air d’aller toutes en ce sens. On est donc devant un dilemme : soit on tue le prédateur quand il est en action de prédation et, là, c’est efficace ; soit, on fait ce que certaines associations d’éleveurs prônent, à savoir augmenter le quota de tirs, pour faire de la régulation et éviter que le loup colonise le reste du territoire français. Il ne faudrait alors plus tirer 10-15% de la population lupine, comme l’Etat le fait, mais plus de 30 %, soit plus de 100 loups chaque année.

La question est aussi d’ordre philosophique : que souhaitons-nous faire avec notre faune sauvage ? Devons-nous éliminer systématique toutes les espèces qui nous dérangent, tout en exigeant des autres pays de conserver leur grande faune ? En tant qu’humain, nous avons la responsabilité de préserver notre environnement et toutes les espèces animales et végétales qui y vivent, sans oublier que l’homme fait partie de cet écosystème.

Que manque-t-il alors ?

Il faudrait apporter de la connaissance et qu’elle le soit avec les acteurs du terrain comme les éleveurs et les bergers, pas uniquement avec les scientifiques. Idéalement, il serait souhaitable de créer des groupes de travail qui réunissent les acteurs concernés et dont les membres se respectent et se fassent mutuellement confiance (ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui). Aujourd’hui, on voit émerger de plus en plus la théorie du complot. Je préconise d’apporter de la connaissance et du savoir comme antidote.


  1. Communes de présence avérées du loup (cercle 1) ou à forte probabilité de colonisation à court terme (cercle 2).
  2. Office national de la chasse et de la faune sauvage

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