De l'eau au moulin

Published on 25 octobre 2018 |

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Environnement et agronomie : avoir 20 ans, et après ?

par Anne Judas

Le 18 septembre 2018, le département Environnement et Agronomie de l’Inra organisait une journée de rencontres à Versailles pour fêter ses 20 ans. La journée s’est déroulée en cinq parties, donnant la parole à de très nombreux intervenants : les anciens et le nouveau chefs de département, des chercheurs, un député européen, José Bové, un grand témoin scientifique, Michel Griffon, les personnels des labos de toute la France rattachés au département. Enfin, une table ronde s’est tenue entre des chercheurs et différents représentants de la société civile, ONG, agriculteurs, IAA. Sesame y était.

Une question de connexion

Une sorte de grand jeu des mille francs en même temps qu’un Tour de France des centres Inra, 640 personnes, 11 centres interconnectés et les aléas du direct – ce fut un tour de force pour l’animateur. Les connexions, justement, étaient au cœur de toutes les questions abordées. Comment relier, dans la science agronomique, l’agriculture et l’environnement ou l’écologie, comment faire travailler les disciplines entre elles, comment relier les laboratoires et les acteurs de terrain ?

Environnement et agronomie : la construction du département

La parole était d’abord aux pères fondateurs. Bernard Itier (chef de département de 1998 à 2001) décrit la fondation du département comme la construction d’une démarche d’étude intégrant les interactions des écosystèmes cultivés avec l’environnement pour proposer des systèmes de culture durables1. Laurent Bruckler (chef de département de 2002 à 2010) en assura la consolidation en renforçant la mathématisation et les capacités prédictives du département pour une science « impliquée, appliquée et expliquée ». Guy Richard (chef de département de 2010 à 2018), travailla à l’écologisation du département, dans une volonté d’ouverture à des partenariats multi-acteurs, en phase avec le débat public et les politiques publiques.

Un département, qu’est-ce que c’est ?

Le département, c’est donc un cadre de réflexion scientifique, et ce cadre se doit de rester ouvert… (Guy Richard). « Dispersé géographiquement », il n’a cessé de s’élargir, intégrant des collectifs et des problématiques diverses, par exemple les cycles biogéochimiques, les études systémiques, la question du changement climatique… Aujourd’hui il réunit les compétences nécessaires pour aborder des thématiques complexes et en donner une vision globale.

Une très grande diversité de chercheurs témoignent (voir la vidéo Les-E-A-XPERTS) d’un esprit collectif, multidisciplinaire et d’un enthousiasme certain. Il faut dire que les questions traitées, pour ne pas dire les problèmes posés, sont d’une actualité brûlante : « l’agronomie, c’est la science du futur ».

Et l’avenir dans tout ça ?

Adaptation au changement climatique, transition agroécologique, apparition des nanos, révolution des data : les défis, l’avenir n’en manque pas. Les témoins interrogés, chercheurs du département, devront, c’est eux qui le disent, construire une vision globale en restant au plus près des préoccupations des professionnels, travailler la complexité au niveau local, proposer des solutions. Pour cela il leur faudra construire de nouveaux modes d’analyse, se donner le temps d’expérimenter dans la durée. Une autre histoire commence.

Interrogé, Michel Griffon a lui aussi tracé quelques grandes perspectives pour l’avenir. Dans un contexte de changements radicaux pour l’agriculture, la recherche agronomique va elle aussi changer. Elle aura besoin de toutes les disciplines et devra se montrer intégrative pour devenir recherche de solutions (problem solving research), repenser le conseil aux agriculteurs, en leur laissant, dit-il, la responsabilité de leurs choix.

L’un des personnels de recherche interrogé souligne la nécessité que les chercheurs partagent davantage leurs connaissances avec la société dans son ensemble. Ce défi-là, Philippe Hinsinger, nouveau chef de département, est bien décidé à le relever : il cite à plusieurs reprises comme une priorité la connexion et les marges de progrès à travailler entre société et monde scientifique. Il faut donc inciter des projets multi-acteurs.

Un retour au bercail

Une vedette de la société civile, justement, était invitée dans l’amphithéâtre du centre de Versailles : José Bové. L’ex-syndicaliste souligne non sans malice qu’il n’est nullement dépaysé. Quand il était enfant, ses parents chercheurs travaillaient à l’INRA. Retour de l’enfant prodigue ? En tout cas les questions qui fâchent et qui avaient pu l’éloigner de l’institut ne seront pas abordées. Dépassées ?

Son parcours de militant, célèbre, l’a mené au Parlement européen. C’est donc en expert qu’il analyse les rouages de la politique agricole et environnementale de l’Europe. En tant que vice-président de la Commission Agriculture et Développement rural du Parlement, il situe le sujet environnement et agriculture, qu’il préfère nommer écologie et agriculture, d’abord comme un ensemble d’enjeux réglementaires dans un cadre économique et politique : l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui, selon lui, détruit les agricultures en les déconnectant du consommateur et des coûts de production.

Le lien entre environnement et agriculture est donc à repenser. Le modèle agricole moderne est en opposition au milieu, d’où l’utilisation de -cides, herbicides, insecticides (du latin cido, cidere, tuer). Il faut déconstruire cette fragmentation, interdire ces substances. « On est en train de détruire la capacité que nous avons de nous nourrir mais ce sont les chercheurs qui, à l’image de ce qu’a fait le GIEC pour le climat, peuvent indiquer la bonne direction. Nourrir, c’est politique (Hérodote) ».

Le métier de paysan peut donc être revalorisé. Etre paysan, pour José Bové, cela veut dire déployer une pratique agricole dans un territoire, un paysage, la relier au vivant, ce qui la revalorise et oui, alors, l’agriculture peut devenir créatrice d’emplois.

Enfin, intégrer agriculture et environnement, c’est un vieux rêve : il avoue caresser l’idée qu’ils se trouvent réunis sous l’égide d’un seul ministère !

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En guise de récré d’après-midi, il y avait projection de films. Trois minutes pour expliquer ce que l’on fait dans un labo de recherche, c’était quand même un défi. Les équipes l’ont relevé, pour certaines avec une créativité enthousiasmante. C’est sans doute cela, « avoir 20 ans », comme le dit Philippe Hinsinger. Chercheurs, ITA mais aussi acteurs, vidéastes, chanteurs, etc., que de talents à Orléans, Clermont, Grignon, à Caen, en Corse, à Angers…

Autour de la table

Des agriculteurs, Pierre Pujos (en grandes cultures sur les coteaux érosifs du Gers) et Arnaud Delacour (300 hectares dans l’Aisne, comprenant des pommes de terre et des betteraves), témoignaient de l’évolution de leurs pratiques agricoles en rapport avec l’environnement.

Le climat changeant, le manque d’eau, les sols qui se déstructurent, la matière organique sensible à l’érosion … « l’agriculteur doit vivre avec les problèmes qu’il a » (Pierre Pujos). Bandes enherbées, couverts, diminution du travail du sol, il travaille 12 cultures sans intrant, cherchant l’autofertilité, s’intéressant aux systèmes agroforestiers. Il va jusqu’à envisager un système de polyculture-élevage en installant un éleveur sur ses cultures puisque 20% de ses sols sont si dégradés qu’ils ne peuvent plus produire.

Arnaud Delacour, s’il bénéficie d’un contexte pédo-climatique favorable, se préoccupe de continuer à produire sans détruire les sols.

Jean-Marie Sol, pour l’entreprise Bonduelle, témoigne de ce que les attentes du consommateur et les habitudes alimentaires changent également : la demande de produits végétaux, frais surtout, s’accroît, ainsi que les exigences de qualité et de pureté quant aux résidus (pesticides). L’industriel développe de nouvelles stratégies et des techniques alternatives. « Plus inclusif que le bio » dans ses cahiers des charges, il pense que les démarches de progrès ont un effet d’entraînement.

La représentante de France Nature Environnement, Cécile Claveirole, délivre un fort plaidoyer pour une agriculture soutenable et vertueuse qui nourrisse tous les hommes et préserve la santé globale. Elle pose aussi une question : on aimerait comprendre pourquoi « on ne change pas ». C’est un sujet pour la sociologie, voire pour la psychologie, dit-elle.

Isabelle Feix, experte Sol à l’ADEME, revient alors sur le rôle global et majeur de l’agriculture au niveau mondial : si elle subit des impacts, elle peut en atténuer certains et elle-même a des impacts. Le sol, par exemple, n’est pas une ressource infinie. Penser l’économie de ses usages, c’est un sujet en soi pour la recherche. Isabelle Bertrand, chercheuse (UMR EcoSol), ne dit pas autre chose. Un sol « est le résultat d’un processus de millions d’années et les agriculteurs prennent aujourd’hui conscience de l’érosion de ce capital ». Inscrire le sol dans la durabilité, notamment en travaillant sur son écologie et sa physiologie, est un enjeu majeur pour la recherche et pour l’agriculture.

Stéphane Cordeau, chercheur à Dijon, travaille avec les agriculteurs pour tester des systèmes en rupture. « Si les enjeux sont globaux, les problématiques agricoles sont locales ». Pour Olivier Therond, chercheur à Colmar, la nécessaire re-diversification de l’agriculture se fera selon diverses formes de systèmes, de marchés, de technologies, d’organisations socio-économiques à combiner entre eux : « l’espace des possibles est bien plus grand qu’on ne le croit ».

Demain « tout le monde devra produire sans pesticides », et « le rendement n’est plus le critère » : c’est un agriculteur qui le dit. Et aussi « On attend les décisions politiques »…

Agriculture et environnement : une question mûre

Pour terminer cette journée, Philippe Mauguin, le PDG de l’Institut, est venu livrer lui aussi un message optimiste. Ces 20 ans du département, c’est un travail considérable qui a été réalisé. Les apports de la biochimie, de la bioclimatologie, de la science du sol, les dispositifs des unités expérimentales (etc.) ont été intégrés pour faire de l’Inra le premier appareil scientifique d’Europe en agronomie, le deuxième au monde.

En matière d’agriculture et d’environnement, il faut mesurer le chemin parcouru entre les années 1980, où le driver était le rendement, et 2008-2012, lorsque la notion d’agroécologie a pu s’imposer dans les agendas.

Aujourd’hui, les changements s’accélèrent. Les dernières publications de la FAO2, par exemple, pointent l’acuité de ces enjeux. Le monde entier en prend conscience. L’Inde travaille sur des transitions agro-écologiques reliées aux régimes alimentaires. C’est plus qu’un encouragement à poursuivre dans cette voie pour tous ceux qui y ont travaillé au sein de l’Institut.

A vos tablettes
Le 22 novembre 2018 à Paris se tiendra un colloque sur le thème « L’Inra et le défi des relations agriculture-environnement ». Voir : http://www.ea.inra.fr/Evenements/colloque-EA-20-ans

  1. L’environnement entrait alors dans le périmètre de deux départements : Environnement et Agronomie (EA), Santé des Plantes et Environnement (SPE)
  2. FAO, Rome, 2018. The future of food and agriculture. Trends and challenges (180 p.) et The future of food and agriculture. Alternative pathways to 2050 (228 p.)

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