De l'eau au moulin

Published on 5 février 2020 |

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Gérer la biodiversité ? Pas si simple

La biodiversité est en danger, on le sait. Les enjeux écologiques sont majeurs. Mais sur le terrain, la conserver, la gérer, voire la restaurer n’est pas simple. C’est par exemple l’expérience des aménageurs. Carrières, routes, infrastructures : sur ces sites, les enjeux techniques, réglementaires et économiques sont nombreux. Les aménageurs doivent mettre en place, notamment, des mesures pour protéger certaines espèces. Mais le temps d’un chantier, il est fréquent que d’autres, qui n’étaient pas prévues, s’installent sur le site. Tout peut alors être à refaire. La biodiversité est-elle « opportuniste » ? Peut-elle être « temporaire » ?1

Nathalie Frascaria-Lacoste, AgroParisTech, Laboratoire Ecologie, Systématique et Evolution (ESE), Equipe Trajectoires EcologiqueS et Société (TESS), Université Paris-Saclay, 91405 Orsay cedex

 

Une biodiversité « temporaire » ?

Le monde est changeant. Le monde est changement. Pour l’écologue, le monde vivant est souvent interprété comme une sorte d’illusion temporelle d’un ensemble d’organismes vivants en perpétuel renouvellement. Dans cette dynamique, cela signifie que si les organismes vivants sont bien, eux, temporaires, l’évolution, elle, est profondément permanente.  C’est là toute l’ambiguïté, certes difficile à saisir. Le monde vivant est bien sans cesse renouvelé mais dans un cheminement évolutif continuel.

L’aménageur, lui, a une autre perception de ce monde vivant. Il l’envisage comme une contrainte. Réduits à des formes statiques sur le terrain, comme le seraient des objets déplaçables à façon, c’est lui qui décide quand et comment les organismes vivants se maintiennent ou non sur un site. Ils sont de fait « temporaires » de son point de vue car ils n’ont pas vocation à y rester sur une longue durée. Le choix de leur persistance ou non est lié à des arguments plutôt réglementaires, politiques et/ou économiques.

On est ici de fait dans un premier décalage de perception et de compréhension du monde vivant entre ces deux acteurs clefs de l’aménagement : les écologues, d’une part, les aménageurs, d’autre part.

Une biodiversité « opportuniste » ?

Par ailleurs, l’arrivée, non voulue sur un site, d’une biodiversité spontanée va être vue comme un risque réglementaire potentiel et qualifiée rapidement d’ « opportuniste » . Le terme de « biodiversité opportuniste », employé dans ce cadre, évoque une intentionnalité de la part du monde vivant qui n’existe pas en réalité. L’évolution naturelle n’est aucunement intentionnelle : les organismes vivants qui survivent sur un site sont en quelque sorte le résultat d’un coup de pot évolutif.

Dans le cadre des changements globaux et d’une érosion de la biodiversité de plus en plus patente, cette vision utilitariste fausse notre relation au vivant et toute la gestion qui en découle. Elle laisse à penser que les êtres vivants, ainsi qualifiés d’« opportunistes » , seraient juste là pour freiner notre développement et, vus comme temporaires, auraient vocation de façon légitime à être rapidement supprimés des sites concernés si la règlementation l’autorise.

On est ici dans un second décalage profond dans cette compréhension de l’évolution du monde vivant.

Il faudrait pourtant inverser la tendance. Nous sommes, tous, dans un incroyable maillage, vivants humains et non humains, en interconnexion constante. Dans un monde dégradé comme le nôtre, cette spontanéité, parce que non temporaire, est une chance. Par ailleurs, cette biodiversité n’est pas opportuniste, elle est plutôt à appréhender comme une réelle opportunité. Nous devons la saisir comme une nouvelle adaptation, à prendre comme telle, et au lieu de la détruire, la réintégrer à nos politiques de protection de la nature. Il est largement temps de changer les pratiques sur le terrain. Comment permettre cette prise de conscience ? La question reste entière.


[1]

  1. Cette réflexion est tirée de l’atelier « Espèces protégées liées à l’activité économique » organisé par l’Union Professionnelle du Génie Ecologique (UPGE), en partenariat avec le Ministère de la transition écologique et solidaire et l’Agence française pour la biodiversité, le 18 novembre 2019. Nathalie Frascaria-Lacoste en assurait la conclusion.

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