Par Tomás García Azcárate. [note]chercheur à l’Institut d'Éco..." /> La dernière Tentation du bio ! – SESAME

Bruits de fond

Published on 29 novembre 2017 |

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La dernière Tentation du bio !

Par Tomás García Azcárate. 1

Entre les valeurs des pionniers et la ruée des nouveaux convertis, le point sur les effets paradoxaux de la standardisation du bio…   

© Véronique Brill

Un accord politique semble avoir été trouvé entre le Conseil et le Parlement européens autour de la proposition de la Commission européenne de règlement sur l’agriculture biologique. Il « semble », car au Conseil des ministres européens de l’Agriculture de juillet 2017 le dernier en date à l’heure d´écrire ces lignes –, l’Allemagne a demandé à retarder l’adoption du texte jusqu’à son élection fédérale.

La proposition de la Commission est pourtant sur la table depuis 2014 et l’analyse d’impact préalable avait commencé en 2012. Il aura fallu quelque 18 trilogues pour arriver à ce qui est aujourd’hui encore un non-accord qui, de plus, laisse une (trop) grande marge de manœuvre aux États membres. Pourquoi est-il si difficile d’intervenir sur l’agriculture biologique ?

Jeu de miroir

La réponse tient en une phrase : rien n’est comme ce à quoi il ressemble. Il s’agit en fait d’un jeu de miroir, où personne ne se trouve là où les autres le croient et, ce, pour de bonnes raisons.

Gilles Allaire (2016)2 et Thomas Poméon et al. (2017) 3 nous livrent quelques clés pour comprendre. Le premier souligne que, depuis le début du 20e siècle et jusqu’en 1990, « l’agriculture biologique était un mouvement de réaction contre la société industrielle et la société de consommation ». Poméon et al., quant à eux,  rappellent que « le projet initial de l’agriculture biologique » se base sur « des pratiques, des principes et des valeurs » porteurs « d’une critique de la société capitaliste » à travers « une dénonciation partagée de l’agriculture productiviste ». A partir des années 1990, à  mesure que l’agriculture biologique apparaît comme une alternative crédible, « un nombre croissant d’acteurs qui n’étaient pas initialement présents s’en saisit ». Pour eux, « l’opportunité économique jouerait un rôle croissant », facilité par la « conventionnalisation », laquelle permet de « respecter les normes règlementaires de l’agriculture biologique mais pas ses principes et ses valeurs historiques ».

Une erreur à commettre

L’agriculture biologique eut donc d’abord ses pionniers. Militants convaincus de construire un nouvel avenir, ils voulaient vivre, produire, consommer et vendre en cohérence avec leurs convictions profondes de respect de la nature et des produits. Ce sont eux qui vinrent nous voir à la Commission européenne, au début des années 1990, pour nous prévenir de l’erreur que nous allions commettre (et que nous avons commise) en subventionnant la conversion d’agriculteurs conventionnels vers l’agriculture biologique. A juste titre, ils étaient convaincus que cela allait propulser de nouveaux concurrents sur le marché, dont un bon nombre de chasseurs de primes bénéficiant de fonds publics, là où les pionniers avaient réalisé un important effort sur leurs fonds propres. Avec cette conséquence : augmenter l’offre et diminuer le différentiel de prix avec les produits conventionnels, au détriment des revenus des producteurs bio traditionnels, non subventionnés. Curieusement, Poméon et al. n’incorporent pas (à la différence de G. Allaire) les aides à l’agriculture biologique comme un élément clé du processus de conventionnalisation alors que, selon mon expérience et mon vécu, elles ont joué un rôle essentiel.

Aujourd´hui, l’agriculture biologique est devenue une des agricultures d’entreprise du 21e siècle promise à un grand avenir. En France, Prince de Bretagne est le champion du bio de la région éponyme, et le président de sa section « agriculture biologique » est à la tête d’une exploitation de 60 hectares4. En Espagne5, la province d’Almeria dispose déjà de 2 000 ha de serres dédiées exclusivement à cette agriculture et l’entreprise Frunet6, ne produisant que des produits certifiés bio et exportant 10 000 tonnes par an, inaugurait, en février 2017, une nouvelle serre de 5 000 m2.

Vrai bio, faux bio ?

Au final, si nombre de pionniers jettent l’éponge et se reportent sur la vente directe, d’autres se refusent à accepter cette évolution, générant une tension interne à l’agriculture biologique. G. Allaire explique : « La communauté des producteurs en agriculture biologique est traversée de polémiques sur le vrai bio et la porosité du standard qui permettrait la prolifération de faux producteurs et produits. » L’existence d’un règlement communautaire qui uniformise dans la mesure du possible le marché a été, à juste titre, souligné comme une avancée et a permis le développement du bio. Dans un contexte de marché unique, le logo communautaire est en effet un moyen efficace de construire la nécessaire relation de confiance entre l’acheteur et le producteur.

Mais qui parle de réglementation et de logo (d’autant plus s’il est communautaire) parle aussi de contrôles, de règles et de toujours plus d’obligations de moyens comme de résultats. De fait, les certificateurs sont devenus les deuxièmes bénéficiaires de la réglementation européenne, derrière les agriculteurs ! Ceci explique, par exemple, leur oppositions farouche à la certification de groupe, car cela fait autant de certifications individuelles (et donc de revenus) en moins. Tout cela se produit dans un contexte de crise de confiance, liée à la concurrence entre certificateurs. Avec ce soupçon : ces derniers pourraient bien faire mine de ne pas voir certaines entorses ou défauts, histoire de ne pas perdre un client. La transformation des certificateurs européens en multinationales est bien soulignée par Poméon et al.

Exigences de résultats ?

Fouilleux et Loconto (2017) 7 constatent d’ailleurs que « le même type de dynamique s’est opérée aux USA et au niveau international avec l’installation, depuis la mise en place de l’OMC, d’un régime de normalisation néolibéral des signes commerciaux de qualité et, en particulier, de l’agriculture biologique ».

Du point de vue des producteurs, l’obligation de moyens fait sens. Mais, pour le consommateur qui se tourne souvent vers les produits bio parce qu’il les croit meilleurs pour la santé, et pour le contribuable qui veut avoir la garantie que l’argent public est utilisé au mieux, l’obligation de résultat fait aussi sens. D’ailleurs, une des demandes fortes du monde agricole en ce qui concerne la simplification de la gestion de la Pac est d’évoluer vers des exigences de résultats en laissant des marges de manœuvre aux agriculteurs sur les moyens afin de mieux prendre en compte les réalités du terrain.

C’est le cas par exemple de la « présence accidentelle possible de produits génétiquement modifiés » ou de produits non-autorisés. Les producteurs biologiques peuvent n’être en rien responsables mais risquent le déclassement de la production avec perte de revenu. La proposition de la Commission, d’instaurer un seuil pour encadrer cette « présence fortuite » et éviter le déclassement automatique, a été perçue comme une volonté d’ouvrir la porte aux OGM. Le Conseil et le Parlement européens sont tombés d’accord… pour ne pas décider ! Et de demander à la Commission de faire un rapport sur le sujet quatre ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation…

Que sont devenus les pionniers ?

Certains courent encore derrière leur rêve. D’autres sont passés à ce qu’ils croient être l’étape suivante, comme l’agriculture biodynamique ou l’agriculture biotonique orientée vers la production de cosmétiques naturels. D’autres encore construisent de nouveaux logos, plus exigeants, comme Bio Cohérence  et le cahier des charges de Nature et Progrès (Poméon et al.).

Mais beaucoup, petit à petit et sans rien dire, quittent le bio pour les circuits courts. Plus besoin  de logos, de contrôles et autres coûts supplémentaires pour construire une relation de confiance avec les consommateurs. En 2017, seulement 25% des agriculteurs vendant à travers La ruche qui dit oui ! en France étaient certifiés. Dans une étude non encore publiée en Espagne, ce chiffre atteint 35%. Après tout, dans ma « ruche », je ne regarde pas si les producteurs sont certifiés ou non. Je fais confiance à mon réseau et, pour moi, c’est suffisant.


  1. chercheur à l’Institut d’Économie, Géographie et Démographie de Madrid, membre de l’Académie d’Agriculture de France, ancien fonctionnaire européen.
  2. Allaire, G. (2016) : « Que signifie le “développement” de l’Agriculture biologique ? » Innovations Agronomiques 51 (1-17)
  3. Poméon, T. ; Fouilleux, E. ; Lemeilleur, S. ; Loconto, A. (2017) : « L’agriculture biologique en France, entre projet critique et conventionnalisation », dans « Transformations agricoles et agroalimentaires. Entre écologie et capitalisme » (Gilles allaires et Benoit Daviron, coordinateurs) Editions Quae (181-198)
  4. Reportage dans la revue Végétales de juillet 2017
  5. L’Espagne est le 1er producteur bio de l’UE avec 1,7 million d’hectares de cultures, et au 5e rang mondial.
  6. La région de Hambourg vient d´être condamnée à lui verser 800 000 € pour les déclarations de la responsable de la Santé régionale du Lander qui accusait, en mai 2011, les concombres espagnols d’être responsables de la mort de 56 consommateurs allemands.
  7. Fouilleux, E. ; Loconto, M.A. (2017) : « Voluntary standards, certification, and accreditation in the global organic agriculture field : a tripartite model of techno-politic.” Agriculture and Human Values, vol. 34, issue 1 (1-14)

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