Bruits de fond

Published on 11 février 2019 |

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Le goût des autres

par Sébastien Abis1

Étonnamment, les dimensions culturelles et religieuses semblent mésestimées dans les analyses portant sur l’évolution de la sécurité alimentaire et les dynamiques de consommation dans le monde. Curieusement, de nouvelles pratiques se développent autour de l’alimentation sans être considérées comme de potentielles « croyances ».

Deux remarques pour signifier à quel point nos systèmes de valeurs – aussi divers soient-ils – affectent nos comportements alimentaires et, n’étant pas véritablement mesurables, se retrouvent le plus souvent mis à l’écart de nos réflexions sur l’état de l’alimentation dans le monde. Il est fort probable que cette lacune tient à notre difficulté à appréhender des dynamiques sociales éminemment hétérogènes, selon les croyances des individus et les choix alimentaires qu’ils opèrent tout au long de leur existence. Il est aussi possible que notre sacro-sainte laïcité à la française nous amène à écarter ces grilles de lecture essentielles.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce en quoi tu crois

Nos pratiques et nos choix alimentaires répondent en partie à des considérations culturelles ou cultuelles. Ils dépendent à la fois du territoire où nous nous vivons et de notre trajectoire, au fil de rencontres et de découvertes ; ces valeurs et ces croyances transforment inévitablement notre alimentation. Non seulement la religiosité au sein des sociétés reste prégnante mais, simultanément, de nouvelles croyances émergent, chez des individus devenus « consomm’acteurs ».

Marqueur fort de l’intimité et de l’identité de chacun, ce que nous mangeons nous définit en très grande partie tant sur le plan de notre propre santé que sur celui de notre rapport aux autres. À travers la nourriture d’un individu et ses pratiques alimentaires, on peut même appréhender une dimension de ce qu’il est, y compris sur le plan religieux. Les interdits ou les tabous alimentaires peuvent renseigner sur les croyances religieuses d’une personne. Le rapport est donc très étroit entre le système alimentaire et l’univers, religieux ou non, de chacun. Impossible de mener une enquête sociologique sérieuse sur les modes de consommation sans intégrer ces variables ! Impossible aussi de scruter la situation alimentaire d’un pays ou d’un territoire sans tenir compte de ses réalités culturelles et religieuses, autrement dit de sa civilisation. Et rien ne laisse penser que ces fondamentaux disparaîtront demain, eu égard aux géopolitiques des religions qui continuent d’animer chaque continent. Il s’avère donc indispensable d’associer ces paramètres pour tenter de cartographier les trajectoires alimentaires de la planète.

Sacrée nourriture !

N’entrons pas dans une exégèse ou une anthropologie des textes religieux. Insistons simplement sur la centralité des liens entre cultures, croyances et alimentation. La sécularisation des sociétés européennes et la montée de l’athéisme ont eu autant d’incidences sur les dynamiques alimentaires que celles liées aux évolutions économiques ou aux échanges commerciaux. Il faut néanmoins rappeler que les pratiquants catholiques, protestants ou orthodoxes demeurent minoritaires, mais nombreux, et qu’ils continuent à véhiculer des comportements alimentaires cohérents avec leurs croyances. Le judaïsme et l’islam interdisent la consommation de porc, avançant des arguments sanitaires. Dans ces deux religions, la nourriture doit être casher pour les premiers, halal pour les seconds. Les musulmans se voient également interdire les boissons alcoolisées. Nos trois grandes religions monothéistes ont en commun de fixer des calendriers de jeûnes alimentaires : carême, yom kippour ou ramadan. Et souvent, dans les familles encore pratiquantes, une prière est énoncée avant de passer à table pour remercier son dieu de cette nourriture, base essentielle de la vie. L’alimentation reste souvent le dernier maillon de la religion dans les foyers peu pratiquants ou dans les sociétés sécularisées. L’expression religieuse est souvent plus affirmée dans l’assiette que dans les activités quotidiennes et la participation au culte. Le respect de ces prescriptions religieuses permet de vivre intimement et régulièrement sa religion ou de maintenir un lien minimum avec elle. Préserver des rites alimentaires c’est aussi cultiver des liens familiaux et même, parfois, faire partie d’une communauté. Cependant, ces prescriptions peuvent s’accompagner aussi, dans chaque société ou chaque religion, d’excès ou de radicalités. Condamnation des déviants irrespectueux des règles ou des calendriers, privation individuelle à rebours des envies et de la liberté de chacun… Les « violences alimentaires » peuvent être nombreuses.

Faisons un détour sur le plan spatial si nous sommes européens. Allons vers l’Asie. Chez les hindous, l’absence de consommation de viande animale repose sur la métempsychose – la migration de l’âme humaine vers un autre être vivant (animal, végétal). Si la vache « sacrée » permet à l’Inde d’exporter de la viande sur les marchés, le déclin du sentiment religieux des ménages urbains, au pouvoir d’achat croissant, génère simultanément une progression significative de la consommation de produits carnés. Dans le bouddhisme, le végétarisme est encouragé… Pour autant, nous ne pouvons pas expliquer la progression du nombre de végétariens dans le monde par une percée du bouddhisme. Sachons raison garder, même quand on parle de religion ! 

Éthique et croyances alimentaires

Il nous faut désormais insister sur la progression de comportements alimentaires cherchant à répondre à ce triple défi : se nourrir correctement pour sa santé, le faire raisonnablement pour protéger la planète et privilégier des produits à forte responsabilité sociétale. Nous observons ces dernières années une croissance significative de cette consommation « éthique », qui ne touche plus uniquement les pays développés. Santé, durabilité et transparence, ces trois considérations dessinent un nouveau modèle et sans doute avons-nous insuffisamment prêté attention à l’imbrication de ces trois attentes. La dernière, celle de la transparence, est la plus récente. De plus en plus de consommateurs aspirent à savoir d’où viennent les aliments, comment ils ont été produits puis transportés, ce qu’ils contiennent réellement et ce que font pour la société les entreprises/acteurs reliés à cette alimentation. Une frange non négligeable de la population, même minoritaire encore, projette ainsi dans son assiette un corpus complexe de valeurs et de croyances. Il convient d’être attentif à la diffusion rapide de cette tendance, portée notamment au sein des foyers de jeunes « consomm’acteurs », dont la préoccupation alimentaire unique se focalise sur la qualité et la carte d’identité des produits.

Le végétarianisme ou le véganisme gagnent ainsi du terrain. Plus que des tendances passagères, ces régimes alimentaires deviennent progressivement des modes de vie et des arts de consommer reposant sur un éventail large de croyances sociétales et de quête de comportements « éthiques ». Et comme pour toutes les croyances, des marchés sont à faire fructifier et des excès à condamner. Les industries et la distribution alimentaires profitent de cette dynamique, tout comme ils l’ont fait avec les produits casher ou halal ces dernières années. Si les individus « croient » en la vertu de certains produits, il faut pouvoir faire en sorte qu’ils achètent ces produits dits « éthiques » bien plus chers. 

Comme dans tous systèmes de croyance, nous sommes campés sur des « certitudes » souvent ancrées par le rouleau compresseur médiatique, laissant peu de place à l’esprit critique. Sans porter de jugement, rappelons comment les OGM furent très tôt classés comme nocifs pour la santé, sans que des preuves scientifiques solides soient apportées, contrairement à des produits biologiques censés incarner aujourd’hui le bien-être individuel et environnemental. À ce tropisme pour la nature sont venus s’ajouter le bien-être animal et le rejet de la consommation de tout produit contenant des traces animales. S’il n’est évidemment pas question de critiquer ceux qui adoptent un régime végan, leurs actions radicales visant à saccager des boucheries dans des villes françaises relèvent, à leur tour, de violences alimentaires, elles aussi insupportables. 

Besoins et tolérance

Ainsi donc religions et nouvelles croyances cohabitent dans cet univers de l’alimentaire d’une folle complexité, tant sont pluriels les consommateurs et instable parfois l’évolution de leurs pratiques. Dans un monde urbanisé, l’alimentation constituera sans doute de plus en plus un rite d’identité, venant s’ajouter aux croyants qui préserveront des cultures alimentaires. Dans ce paysage atomisé et ces sociétés métissées, la tolérance sera un maître-mot. Il faudra savoir être attentif aux modes de consommation des autres sans jamais leur imposer ses propres valeurs. À ce titre, encourageons le développement de systèmes agricoles et alimentaires hyperdiversifiés capables de répondre à des besoins multiples et de s’affranchir de cette mauvaise idée de modèle idéal ou unique à promouvoir. 

  1. Directeur du Club Demeter, chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS)




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