Par Jean-Marie Guilloux.

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Quel heurt est-il ?

Published on 8 janvier 2018 |

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[Lieux dits] Quand se dessine une nouvelle toile – La Creuse

Par Jean-Marie Guilloux.

Face aux représentations d’une Creuse reculée, délaissée et vieillissante, surgit la réalité des mots et des initiatives modernistes et visionnaires des acteurs de ce département. Un paysage inversé où les acteurs ne demandent pas de subventions aux institutions mais un accompagnement proactif et imaginatif en lien avec leurs dynamiques de projets. Rencontres…

« En Creuse, nous ne sommes pas dans l’urgence. Nous l’avons dépassée. » Paradoxalement, ce propos du chef d’une entreprise située dans les faubourgs d’Aubusson se veut calme, pondéré… Selon lui, au lieu de réclamer sans cesse des aides, accepter ce dépassement permet d’embrasser un vaste horizon. Aller à la rencontre des acteurs de la Creuse offre un panorama inattendu de ce territoire plombé par le symbole national d’une ruralité paumée. Face à nos représentations d’une Creuse reculée, délaissée et vieillissante, surgit la réalité des propos modernistes et visionnaires des acteurs de ce département. Un paysage inversé. Ni plaintifs, ni revendicatifs, les acteurs creusois avancent leurs idées sans prétention mais sans sentiment d’infériorité. Reste que leur département leur paraît en suspens et bardé d’incertitudes, ce qui motive d’autant plus leur engagement dans un esprit d’invention et d’innovation, en tentant de combiner, toujours, économie, social et bain de culture contemporain. Nécessité oblige…

Des décideurs dépassés

Au fil de notre périple, de nombreux interlocuteurs ont affirmé : « Notre patrimoine, c’est nous », et jugé, le plus souvent, dépassés les modèles institutionnels classiques du développement français. Avec ce regret, « des modèles jacobins abandonniques et omniprésents ». Abandonnique ? Ce néologisme vise l’incapacité des institutions qui, au lieu de repérer les potentiels dynamiques et innovateurs de la ruralité, se focalisent sur des notions qui la rabougrissent en un musée des patrimoines et des traditions. Commentaire d’une responsable de communauté de communes : « Face à cela, deux alternatives : soit on bouge et on innove, ce qui ouvre des tas de possibles. Soit on attend qu’un président de la République soit creusois. Ce qui risque fort d’être éternel. » Un acteur culturel renchérit : « Ce n’est pas la population qui est en retard, ce sont les décideurs. » Les conversations tournent aussi, et souvent, sur les représentations surplombantes véhiculées sur la Creuse. Il est vrai que des articles réalisés par certaines revues urbaines déclenchent la colère des Creusois. Pour exemple, celui intitulé « La Bouse ou la Vie » qui décrit ce territoire comme « le centre névralgique de la diagonale du vide qui défigure l’Hexagone. »

Face à cette « sidération du vide » vue depuis les grandes cités, le maire d’un village de 150 habitants évoque sa propre « sidération du plein », lorsqu’il décrit les rues commerçantes au cœur des métropoles : « Des galeries marchandes occupées par des embouteillages humains où chacun consomme et où personne ne se parle. » De son côté, le patron d’une entreprise high-tech, connectée avec les Etats-Unis bien qu’installée en pleine campagne, se lâche en retournant les symboles : « Mieux vaut être dans le trou du cul du monde que dans un monde de trous du cul ! »

Une bande de jeunes dans la pampa

A propos de cette tension trop vide-trop plein, nombre d’acteurs évoquent l’absence d’une université en Creuse. Guéret est une ville vide donc ouverte… A les entendre, sachant que les grandes métropoles, telles que Bordeaux, comptent plus de 100 000 étudiants, créer une université avec 5 000 de leurs étudiants réveillerait Guéret sans même que l’activité de Bordeaux ne s’en ressente. Ajoutons cette réflexion : « Ici les étudiants seraient des acteurs visibles de la cité et non pas seulement des consommateurs. Donc un vivier potentiel pour toutes les innovations. » Après tout, la Silicon Valley est bien née de bandes de jeunes dans la pampa, non confinés dans des incubateurs urbains. Cette idée d’être un acteur reconnu sera également nommée par le responsable d’une start-up spécialisée dans la cancérologie préventive, reconnue nationalement et liée aux pôles santé des grandes villes. Se sent-il isolé à Guéret ? « Etant obligés de nous connecter en continu au monde extérieur, nous avons des accès directs à de nombreux décideurs, y compris du capital-risque, et nous sommes bien plus visibles que si nous étions dans une métropole. Les journaux télévisés, y compris nationaux, nous repèrent vite car nous ne sommes pas confinés dans une technopole. »

D’ailleurs, en Creuse, on ne parle pas de technopole mais plutôt d’univers – un terme employé par un responsable de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson. Dans ce territoire, l’univers Aubusson signifie un horizon déjà concret, qui ne demande qu’à mailler un peu mieux les acteurs locaux concernés : des créateurs épars peuplant le département, le lycée des métiers du design et des arts appliqués de la Souterraine, les ateliers Pinton basés à Felletin qui vendent des tapisseries contemporaines très haut de gamme dans le monde entier et la Cité internationale qui offre un centre de formation aux métiers de la tapisserie, une plateforme de création contemporaine et d’innovation complétée par des espaces professionnels, des pépinière arts textiles/art tissé… Reste à retisser cet univers ici, mais aussi avec l’ailleurs, telles les grandes écoles de design (Nantes et Sèvres) ou encore les créateurs de la Fashion Week de Paris.

Penser l’impensable

Pour beaucoup, regarder l’horizon, c’est penser l’impensable. Pourquoi ne pas réconcilier l’amont et l’aval de la tapisserie, en associant la recherche avec les éleveurs, afin de produire une laine labellisée, et avec des agriculteurs pour obtenir des pigments naturels ? Une coopération en continu pour des objectifs ambitieux mêlant marché international, filières de luxe, entreprises high-tech et pépinières d’innovateurs pour une diversité de métiers. Un univers à construire s’adossant à de réels potentiels et à des atouts certains, comme le logement à bas coût, voire l’occupation de bâtiments inoccupés. D’autres univers se font jour, comme celui de la domotique ou encore celui des tiers-lieux, telle la Quincaillerie à Guéret, qui ne se contentent pas de proposer des alternatives militantes aux habitants. Reliés aux grandes villes, ils se positionnent en tant que leviers économiques, favorisant le coworking, les workshops des étudiants venus des métropoles ou encore l’animation de séminaires cherchant à construire des scénarios du futur. Reste à les soutenir et à ne surtout pas les institutionnaliser.

En parcourant la Creuse et en rencontrant ses acteurs, se dessine sans cesse une nouvelle toile : non pas celle d’une campagne verte, recluse, perdue dans son passé, mais une mosaïque colorée de dynamiques contemporaines, avec cette demande exprimée par la plupart des personnes rencontrées : le besoin d’un accompagnement proactif (Lire ci-dessous : Réaliser une expérimentation). De quoi s’agit-il ? Pas de subventions qui nécessiteraient d’adapter, voire de verrouiller et d’« administratiser » leurs projets, mais d’une escorte d’experts imaginatifs et branchés sur le monde extérieur qui les aideraient en permanence à la mise en réseau, ainsi qu’à la connexion avec les ressources et les besoins de l’ailleurs. Bref, une vision du développement qui accepte de tout miser sur ce paysage inversé de la Creuse.    


Réaliser une expérimentation prospective dans le département de la Creuse
Tel est l’intitulé de la mission attribuée à la Mission Agrobiosciences-Inra par le conseil régional Nouvelle Aquitaine à l’initiative de son président Alain Rousset. L’objectif de cette mission rejoint profondément les propos des acteurs rencontrés : une démarche de recherche-action visant à changer le regard sur la ruralité. Cette étude se propose d’intervenir sur l’attractivité des territoires de la Creuse à travers un enjeu prioritaire : la valorisation économique des dynamiques locales par la mise en lien avec d’autres acteurs nationaux et internationaux, concernés directement par la nature de ces projets. Toutes ces approches concrètes seront ensuite mises en débat avec des interlocuteurs universitaires qualifiés, afin de proposer une méthodologie d’accompagnement et une boîte à outils innovante du développement à destination des élus et décideurs, adaptées aux différents types de territoires de la Creuse.

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