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Quel heurt est-il ?

Published on 19 février 2018 |

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[Dossier Loup] Apprenons à connaître le prédateur, au lieu de le fantasmer ! (5)

Pour sortir des conflits violents et des débats émotionnels qui opposent les pro et les anti-loups, Jean-Marc Landry propose dans cet entretien passionnant une troisième voie, basée sur la compréhension du système loup – troupeau – protection, et plaide pour plus de connaissance et de savoir partagés. Ses travaux montrent déjà que les mesures et politiques publiques actuelles risquent d’être vouées à l’échec puisqu’elles s’appuient sur le comportement d’un loup fantasmé et une insuffisante connaissance du travail des chiens. Enfin, pour lui, le loup n’est pas responsable de tous les maux des éleveurs, mais joue comme le révélateur d’un monde qui vit de plein fouet la mondialisation et la précarisation. Biologiste et éthologue, Jean-Marc Landry a fondé en 1997 l’IPRA 1, suite au retour du loup en Suisse, puis a monté en France le projet CanOvis en 2013, et, récemment, une Fondation qui porte son nom (www.fjml.life). Il a publié Le loup, en novembre 2017, aux éditions delachaux et niestlé. 

Propos recueillis par Sylvie Berthier.

(Photo IPRA-Landry.com /A.Rezer)

Depuis combien de temps vous intéressez-vous à la question du loup ?

Les premiers loups sont arrivés en Suisse en 1995 et, avec eux, les premières attaques et cas de surplus killing. Les éleveurs étaient seuls et désemparés, car tout le monde affirmait que ce ne pouvait pas être du loup, à cause de ce comportement de surplus killing généralement attribué aux chiens, et qu’il est écrit dans les livres que le loup ne tue que pour se nourrir. Il y a eu beaucoup de débats émotionnels, notamment dans les médias, et peu d’analyses basées sur les faits et la raison.

De mon côté, je suis allé sur le terrain où j’ai découvert le monde pastoral, les brebis, les éleveurs – je connaissais davantage le monde des bovins. Je m’y suis immergé parce que je préfère, au départ, sentir les choses avec les tripes, puis confronter la pratique de terrain à la science. Petit à petit, j’ai commencé à placer les premiers chiens en Suisse et à faire le suivi du loup.

En 2004, des collègues français sont venus me chercher pour donner des formations sur les chiens de protection. Ces dernières ont été bien appréciées, car j’utilisais le langage des éleveurs et  je connaissais très bien les chiens – je suivais plusieurs portées, je plaçais les chiots dans les troupeaux des éleveurs, je faisais du suivi – et les autres mesures de protection.


Et puis, vous avez monté le projet CanOvis.

Oui avec mon collègue Jean-Luc Borelli, à partir de 2013. La question qui se posait était de savoir comment améliorer la protection des troupeaux. Il fallait d’abord comprendre comment le prédateur attaque, comment les chiens de protection, qui étaient et restent la meilleure manière de protéger les troupeaux, se comportent face au loup, comment ce dernier répond au comportement des chiens et comment le troupeau réagit. Il fallait décrypter ce triptyque comportement du loup/des brebis/des chiens.

En 2000, Gérard Millischer avait réussi à filmer des loups avec une caméra thermique. Il a intégré l’équipe de CanOvis et, depuis 2013, nous filmons la nuit les comportements des loups, des chiens et des brebis. Tout d’un coup, se révèle un monde qu’on ne connaissait pas. Nous sommes les premiers à étudier la prédation du  loup sur la faune domestique, pastorale, et à découvrir de quelle façon le loup interagit avec le système pastoral.

Jusque-là, tout le monde étudiait l’influence de la prédation des loups sur la faune sauvage (élans, wapitis, chevreuils, cerfs, etc.). En ce qui concerne les études sur la vulnérabilité des troupeaux, les auteurs mettaient le loup dans les variables environnementales, car impossible à étudier. Or, si l’on veut expliquer les facteurs de vulnérabilité d’une estive, pourquoi un bout de montagne, une pâture est plus attaquée qu’une autre, il ne faut pas oublier que la variable principale, c’est le loup lui-même. C’est pour cela que nous étudions aussi l’écologie comportementale des loups dans le système agropastoral. Nous les voyons parfois sortir du site de rendez-vous, aller à la chasse, tuer les animaux et retourner au site de rendez-vous. On dispose de toute l’histoire du loup, du début à la fin de la nuit.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ces images ?

C’est que toutes les mesures de protection mises en place et la politique du loup sont basées sur un animal fantasmé. Le loup que nous voyons n’est pas celui hyper-intelligent de l’imaginaire. L’idée du grand méchant loup hyper-efficace ne colle pas à la réalité de tous les jours. Il y a des loups vraiment « cons », des loups qui attaquent des brebis et qui ne savent pas les tuer et qui semblent tester les chiens de protection. Ce qui me laisse penser que ce sont des subadultes (des jeunes de l’année précédente) qui sont en train d’apprendre à chasser tout seuls, sans les parents et qui mettent le « boxon ». [voir les vidéos]

Qu’est-ce qui est fantasmé ?

On entend dire couramment, mais nous n’avons jamais pu le vérifier, que les loups développent des stratégies de chasse sur les troupeaux, qu’il y a concertation, une intelligence collective. Par exemple, qu’un loup attire les chiens d’un côté, pendant que les autres attaquent ailleurs.

Depuis 2013, au vu des 55 attaques que nous avons filmées, nous avons le sentiment qu’il n’y a pas de concertation et que c’est chacun pour soi. Nous avons ainsi l’exemple de cinq loups qui attaquent un troupeau. L’un d’entre eux tue une brebis et commence à la consommer, mais les autres ne sont pas mis au courant. Ceci explique peut-être certains cas de surplus killing, où les loups tuent plus de brebis qu’ils ne peuvent en consommer, puisque c’est un peu chacun pour soi. Ceci est vrai pour les troupeaux domestiques, mais c’est peut-être différent sur la faune sauvage. A noter que dans 60 % des cas, c’est un loup seul qui s’en prend aux troupeaux. La meute qui prédate les troupeaux est un phénomène rare dans notre recherche.

Qu’avez-vous appris d’autre ?

Nous commençons également à découvrir comment fonctionne les meutes que nous observons. Il ne s’agit pas de la structure familiale que l’on imaginait, où tous les membres du groupe partent chasser ensemble. En fait, un petit groupe chasse pour nourrir les louveteaux, des sous-groupes ne participent pas à cette chasse mais rôdent autour des troupeaux, mènent des attaques et peuvent faire pas mal de dégâts. Typiquement, quand ils tuent des animaux, la meute ne vient pas ensuite s’en  nourrir, comme s’il n’y avait pas de communication. Je vous le disais, nous pensons qu’il s’agit de subadultes, qui restent avec les parents mais dans une relation élastique : ils partent, ils reviennent, ils sont par là. Nous disposons d’informations selon lesquelles deux subadultes ont fait plus de dégâts que les trois loups qui s’occupaient des louveteaux. Bref, on voit que tout ce que nous a appris dans la littérature nord-américaine ne correspond pas nécessairement à l’écologie comportementale du loup dans le système pastoral.

Le loup, qui a pour instinct de chasser des animaux sauvages, seuls et en mouvement, chasse-t-il différemment des animaux domestiques ?

Je ne pense pas. Ce qu’on observe souvent est que le loup fonce dans le tas lorsqu’il s’agit d’un groupe. Quand il chasse un chevreuil et qu’il est suffisamment près, il le charge au galop. Si la proie est trop loin, il peut essayer une tentative, mais abandonne assez rapidement. Quant aux moutons, face à une attaque, ils font du flocking, c’est-à-dire qu’ils se regroupent, et le loup fonce généralement dans le tas. Ce comportement de flocking semble « déstabiliser » beaucoup de loups que nous avons observés et qui hésite sur quel groupe ou à quel endroit attaquer. Toutefois, nous avons également filmé certains loups très efficaces qui ne s’en prennent qu’à un seul individu du troupeau. L’un d’eux a même capturé une brebis par le jarret, en périphérie du troupeau en l’emmenant avec lui. Heureusement, les chiens étaient au bon endroit au bon moment.

Les loups mettent probablement en place des stratégies différentes pour unir leurs forces face à la faune sauvage, plus difficile à chasser, notamment quand il s’agit de grandes proies. Cependant, nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour pouvoir nous prononcer. Dans la littérature, on lit que les loups peuvent amener des cerfs au bord d’une rivière gelée pour qu’ils soient pris au piège, ou sur des barrières rocheuses. Mais aujourd’hui, je m’interroge, puisqu’au départ je pensais qu’ils avaient une stratégie de chasse sur les brebis…

Suite : le travail des chiens en protection, les patous sont-ils efficaces ?

  1. Institut pour la Promotion et la Recherche sur les Animaux de protection

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One Response to [Dossier Loup] Apprenons à connaître le prédateur, au lieu de le fantasmer ! (5)

  1. Dave nguyen says:

    Moi, il me semble que les loups testent la vision des chiens qui eux ne peuvent se fier que sur leur odorat. L’attitude des loups me semblent justifiée pour tester les chiens et connaître leurs faiblesses.

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