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Croiser le faire

Published on 5 mai 2017 |

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[Microfermes] On perd une énergie folle !

Pourfendeur des simplifications médiatiques autour des microfermes, Philippe Baret, professeur, Agro de Louvain-la-Neuve (Belgique), doute, en l’état actuel des connaissances, de la pertinence du modèle de maraîchage sur de petites surfaces. Et pointe du doigt l’écran de fumée que crée le sujet.

Vous ne cachez pas votre agacement lorsqu’on évoque le concept des microfermes. Pourquoi ?

Philippe Baret : Déjà, les microfermes posent un double problème de forme. Le premier concerne l’attrait du sujet pour les médias et l’exposition qui en découle. Le second tient davantage à la nature des projets : les microfermes actuelles fonctionnent plus dans une logique de formation ou de démonstration que comme de réelles structures de production. De fait, ce sont plus les formations dispensées par l’entreprise que la commercialisation des produits qui génèrent son chiffre d’affaires. Ce qui nous est présenté comme un modèle pour l’agriculture de demain n’est pas encore validé d’un point de vue économique et social.

Et sur le fond ?

Sur le fond, là aussi deux biais. Ce qui est gênant, c’est que la présence et leur puissance médiatique des microfermes laissent penser que les solutions pour l’agriculture de demain existent. Il suffirait d’amplifier les expériences existantes. Il ne serait donc plus nécessaire de repenser le modèle agricole : quel avenir, quelles trajectoires, quels enjeux ? On construit un modèle à côté de l’existant qui s’y substituera par une alliance entre agriculteurs et consommateurs sans passer par le politique. Le second biais réside dans le fait qu’il s’agit souvent, actuellement, de modèles sans agriculteur, au sens de professionnel qui gagne sa vie avec son entreprise. La question de la rentabilité de ces fermes maraîchères à forte intensité de main-d’œuvre et de sa juste rémunération est une vraie question pour laquelle il existe très peu d’information.

Comment développer alors un modèle de petites exploitations pérennes ?

D’abord, l’exploitation doit être rentable. Les travaux de mon équipe montrent que la motivation première de nombre de producteurs maraîchers sur de très petites surfaces est de donner un sens à leur vie, de participer à une plus grande cohérence des modèles agricoles. Très rapidement, ils se rendent compte que pour faire bouillir la marmite, ils doivent travailler 60 à 70 heures par semaine. Actuellement, dans ces exploitations – entre 0,5 et 2 ha de production de légumes, très intensives en main-d’œuvre, non mécanisées -, la rémunération du travail varie entre 7 et 9 € de l’heure. S’il existe des marges de progrès, il existe aussi des limites physiques à cette rémunération, à cause de la complexité de ces systèmes, du niveau de risque économique et de valeur ajoutée limitée des produits. Qu’on fasse du maraîchage permacole, qu’on y mette un peu d’agroforesterie, je ne suis pas contre. Le modèle technique est intéressant et innovant, mais il ne fera sens que s’il prouve sa pertinence comme modèle économique. En pensant que l’agriculture de demain est uniquement dans ce modèle, on perd une énergie folle sur une unique trajectoire qui est peut-être une impasse en termes de rémunération du travail.

Quelles solutions alors imaginer ?

Cultiver 40 variétés ou espèces différentes est d’une complexité technique effroyable et demande un niveau de compétence et d’organisation très élevé. Des modèles plus généralisables impliqueraient de chercher un point d’équilibre en travaillant sur deux axes. D’une part, la réduction du nombre de variétés, peut-être entre 5 et 10 au maximum, en s’assurant que d’autres producteurs alentours pourront compléter le panier. D’autre part, une mécanisation légère en traction animale ou motorisée afin de diminuer la charge de travail. Ces deux options se complètent, car elles impliquent de se rapprocher d’un modèle de plein champ pour au moins une partie de la production. N’oublions pas que, jusqu’ici, l’histoire de l’agriculture est celle de la spécialisation. Quelles que soient les trajectoires envisagées, il faudrait aussi que les dispositifs proposés puissent faire l’objet d’études quantitatives notamment d’un point de vue économique, qu’on soit certain des résultats obtenus, qu’il y ait une validation scientifique, gage de reproductibilité pour ceux voulant se lancer dans ces systèmes. Prendre le temps de mesurer avant de communiquer.

Outre les limites que vous énoncez ci-dessus, en voyez-vous d’autres ?

Le facteur limitant, c’est la compétence de l’agriculteur. Pour mettre en place ces cultures, il faut  notamment un outil de planification, savoir s’en servir. Ce n’est pas évident pour tous et demandera des formations spécifiques. L’autre facteur, que nous ne pouvons pas encore mesurer, c’est l’émergence d’une concurrence entre petits maraîchers. Aujourd’hui, il y a largement de la place pour les fermes qui se créent, mais qu’en sera-t-il quand le territoire sera couvert ? Une possibilité : penser dès le départ des modes de coopération pour la commercialisation comme, par exemple, Agricovert en Wallonie.




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