De l'eau au moulin

Published on 4 septembre 2019 |

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Nourrir les abeilles : demain, l’apiforesterie ? (1/2)

Par Yves Darricau, agronome, apiculteur

L’un des problèmes que rencontrent les abeilles mellifères aujourd’hui en France est celui des disettes estivales. Pourrait-on importer des arbres d’Extrême-Orient, à floraison plus tardive, pour nourrir nos butineuses ? C’est ce que propose Yves Darricau, un apiculteur très mobilisé sur la question, qui interpelle les chercheurs de l’INRA. Est-ce une bonne idée ? Sesame a cherché à en savoir plus, en interrogeant aussi un entomologiste, Vincent Albouy, sur ce sujet (ici).

J’ai écrit un livre intitulé « Planter pour les abeilles. L’apiforesterie de demain » pour informer le public sur l’alimentation des abeilles en cette période de réchauffement climatique et d’agriculture plutôt agressive vis-à-vis des abeilles en de nombreux terroirs. J’y propose de planter cinquante plantes stratégiques, de nouvelles venues, botaniques ou horticoles, ou des usuelles oubliées, pour aider les abeilles…

Pour résumer, le réchauffement climatique, en raccourcissant les cycles floraux, allonge les périodes de possibles disettes, après les floraisons des tilleuls et châtaigniers, et avant celle du lierre (qui, lui, fleurira encore à date quasi fixe, en lien avec le photopériodisme). De plus les hivers doux provoquent des sorties prématurées des abeilles qui consomment du miel alors que leurs ballades hivernales sont vaines, faute de fleurs… Enfin, le nettoyage des délaissés agricoles et autres espaces autrefois laissés à l’état « sauvage » diminue la diversité alimentaire globale, en laissant trop souvent la flore agricole (colza, maïs) dominer la diète alimentaire. Cette faible diversité, c’est une basse qualité nutritionnelle pour les abeilles alors qu’il leur faut une offre diversifiée en nectar et surtout en pollen frais, idéalement toute l’année.

Disette et malbouffe n’expliquent pas tout le problème des abeilles mais, on le comprend bien, des abeilles mal nourries en fin d’été sont facilement infestées de parasites, et surtout fragilisées pour affronter les pollutions agro-chimiques.

La flore française et sa diversité offrent une réponse incomplète face au réchauffement qui va plutôt vite : nombre d’apiculteurs considèrent qu’il faut dès maintenant compléter notre flore par des arbres et arbustes à floraisons tardives, estivales, automnales, voire hivernales. Ils seraient intéressants pour les pollinisateurs en général et d’autres insectes comme les papillons.

Nous pensons en priorité à certains arbres chinois, confinés dans nos parcs et arboretums, dont la grande diversité et les qualités apicoles ne sont pas suffisamment connus, de même que les besoins écologiques des abeilles et des autres insectes auxiliaires sont concernés. Il faudra ensuite que l’offre des pépinières soit en mesure de fournir des cultivars de ces arbres, à floraisons étagées.

Au moins quatre de ces espèces paraissent stratégiques pour nos abeilles :

  • le Koelreuteria ou Savonnier (K. paniculata, estival, et le très tardif K. bipinnata). Ces deux arbres ont des floraisons qui iraient de fin juin à octobre.
  • le Sophora japonica, déja bien présent dans nos villes, dont les fleurs sont très courues de juillet à août. Il pourrait devenir l’acacia du XXIe siècle !
  • l’arbre à miel, le Tetradium, un champion mellifére, tardif, dont les populations s’étendent en Chine du Nord-Est au Centre-Ouest. Cette diversité (en dates de floraisons et tailles d’inflorescences, déjà bien visible dans nos rues qui en hébergent quelques-uns) peut assurer une gamme de «  cultivars  » à caractéristiques et phénologies très diverses.
  • enfin le Castanea seguinii, un remarquable châtaignier arbustif qui présente la caractéristique de fleurir quasi-continûment, de juin jusqu’au froid, et de délivrer ainsi du pollen avec constance.

La taille des territoires chinois (et coréens) sur lesquels ces arbres vivent et se sont diversifiés est telle que de nombreux cultivars y existent : les connaître, répertorier et récupérer serait déjà un apport précieux. Par ailleurs la recherche chinoise a fait des efforts remarquables de synthèse des connaissances sur les variétés d’arbres mellifères et la qualité des pollens, puis sur la sélection de cultivars. L’effet des pollutions diverses et du réchauffement sur les arbres sont également des sujets de préoccupation en Asie.

Pour l’heure ces quatre espèces d’arbres sont arrivées chez nous au XIXe siècle par de petits lots de graines, ce qui ne nous donne qu’une petite idée de la diversité disponible.

Les sélections existantes sont essentiellement américaines, liées à l’emploi de ces arbres en ville (comme les Sophora et Koelreuteria). Aux Etats-Unis, les fruits de Castanea seguinii sont utilisés pour nourrir la Grouse (une sorte de tétras). Développons des sélections sur les apports en nectar et pollen, les dates de floraison, comme les Hongrois l’ont fait pour le Robinier faux acacia, bref des plus pour la biodiversité et la faune.

Au delà de la récolte de graines dans divers contextes chinois pour élargir les calendriers de floraison et les caractéristiques esthétiques de ces arbres, il y a un travail à mener avec les scientifiques locaux pour étudier la croissance, les caractéristiques comme la production de nectar et de pollen de ces arbres et pour sélectionner ceux qui correspondent à nos besoins. On a bien sélectionné les fruitiers sur les fruits, et aussi des tilleuls sur leurs fleurs (comme à Benivay, dans la Drôme). L’apiculture à venir mériterait bien une sélection des arbres sur le nectar et le pollen, et qu’on crée des « cépages » melliféres et nectarifères !

Recueil en Chine, multiplication en arboretums et pépinières… On pourrait rapidement ouvrir des plantations utiles dans le contexte du réchauffement climatique et promouvoir une api-foresterie. Imaginez des bosquets aménagés pour les abeilles, comme des îlots de mellifères tardifs qui, dans les terres délaissées, assureraient une alimentation plus diversifiée, sur une période plus longue, un travail paysager renforçant la biodiversité utile et esthétique, car ces arbres chinois sont de beaux arbres, qui ne se sont pas montrés invasifs depuis leur acclimatation (soit 1780 environ pour Sophora et Koelreuteria, tout de même).

Les espèces possiblement invasives du fait de leurs caractéristiques de reproduction, Buddleia davidii, ou l’ailanthe (Ailanthus altissima) par exemple, sont bien sûr à écarter.Pour les arbres d’intérêt, il existe bien des offres rares et ponctuelles en pépinières horticoles, mais la qualité n’est pas là, sauf pour le très intéressant Castanea seguinii, commercialisé seulement aux Etats-Unis… et pourtant demandé par des pépiniéristes et des apiculteurs ici. Créons les variétés adaptées à nos besoins à partir des souches chinoises !

Voilà au moins des hypothèses de travail pour de potentiels acteurs. Il ne s’agit pas, avec ces arbres venus d’Asie, de modifier notre flore, mais de la compléter. Nous voulions dire en somme, « innovons ». Ce qui donnerait, en forme de proverbe chinois : « Pour que tes abeilles soient heureuses et dansent toute l’année, plante des arbres à fleurs d’été et adopte un lierre ! »

要想你的蜜蜂幸福欢舞,

种上夏季开花的树和常春藤

Références bibliographiques

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7 Responses to Nourrir les abeilles : demain, l’apiforesterie ? (1/2)

  1. Zaafrani mokhtar says:

    Je me demande toujours pourquoi il n’y a pas des eucalyptus en France, pourtant il y a différentes variétés qui fleurissent fin août et en début d’automne, et le miel d’eucalyptus est très apprécié par les consommateurs

  2. Darricau yves says:

    Les Eucalyptus ont été essayés depuis longtemps par les forestiers ,mais le froid les touche régulièrement et limite leur potentiel(les essais actuels portent sur des hybrides résistants jusqu’à -15°C environ et fleurissant très tard, fin automne-hiver).Les particuliers peuvent les utiliser ponctuellement dans les jardins ,et effectivement les abeilles vont les visiter ;mais ils s’avèrent souvent trop  »dynamiques » au sein de la végétation : on les traite de soiffards, voleurs de trop d’eau au détriment de leurs voisins, ce qu’il est facile de constater.Aussi, hors des plantations ponctuelles pour jardiniers curieux,Il me semble qu’il y a d’autres candidats plus faciles à introduire et à proposer aux abeilles.

  3. MOUTON JM says:

    Ces espèces résisteront-elles aux rigueurs et gelées dans nos climats du nord de la France ?
    Merci de votre réponse.

    • Darricau yves says:

      Les trois premiers arbres cités sont visibles à Nancy et plus au nord..pas d’inquiétude donc à leur sujet.
      Le castanea seguinii étant très peu présent sur notre territoire, voire absent au delà de Paris, on ne peut qu’avancer qu’il sera à son aise dans les zones de présence actuelle de nos châtaigniers.En sus, la littérature signale qu’il résiste jusqu’à – 17°C, et qu’il semble moins strict que les nôtres sur l’acidité des sols ,à condition qu’ils soient drainants.
      A priori, donc ,la réponse est oui pour tous ces champions!

  4. Julien STORTI says:

    Je suis perplexe… (étant apiculteur pro). Je milite déjà pour un (re)développement des haies endémiques et la profession agricole est, dans mon secteur, assez réticente. Si nous arrivions déjà à retrouver nos haies d’antan, nos abeilles s’en porteraient que mieux. Chez moi (74), des haies fournies en érables champêtres, en aubépines etc combleraient déjà le « trou » du début Mai. Reste le trou du mois d’août… Je suis plus partisan d’une pratique agricole utilisant le couvert permanent: la luzerne et le sarrasin sont un bon moyen encore trop peu utilisé.
    Ma crainte est qu’en important des variétés exotiques, on bouleverse nos écosystèmes. Regardez la renouée du japon, le budléia… Oui, ces plantes sont mellifères, mais au détriment de nos plantes locales.

  5. Darricau yves says:

    Réhabiliter les haies et trouver des rotations agricoles plus diversifiées et rentables pour les agriculteurs… est très juste, vous avez raison. Ma conviction est que cela ne sera pas suffisant sans enrichissement,complémentation, de notre flore par des arbres et arbustes fleurissant dans les trous : celui d’août va s’agrandir (un degré de plus, c’est huit jours d’avancement de floraison) et celui de janvier à mars va apparaître avec la douceur des hivers qui fait sortir les insectes de plus en plus tôt…
    Ma conviction encore sur les arbres signalés dans l’article est qu’ils sont sans risques : on peut les côtoyer ponctuellement dans divers écosystèmes (très anthropisés, il est vrai) et constater qu’ils restent sans velléités d’envahir… on est très loin de l’acacia.
    Donc oui pour des haies enrichies, et oui aussi pour des points de concentration (des ilôts) de ces arbres à floraisons tardives dans les délaissés pour boucher les trous. Ce peut être un moyen plus rapide et pratique de remettre de la diversité dans les paysages : un vrai souci, compliqué à résoudre.

    • Julien STORTI says:

      L’équation ne sera pas que végétale. Elle sera aussi animale… Nous avons fait évoluer nos abeilles domestiques pour obtenir des performances économiques. Au détriment de la résilience. Et je m’inclue dans le lot puisque je travaille pour le moment avec l’abeille Buckfast. Que je dois nourrir en Aout en attendant le lierre et que j’ai nourri cette année au printemps à cause de la météo néfaste. Je pense devoir évoluer vers une abeille plus économe pour espérer transmettre mon activité en 2050. Tout un programme. Bonne continuation.

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