De l'eau au moulin

Published on 28 septembre 2017 |

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[Oasis] Le palmier dattier, un produit cultural et culturel (3/3)

Onze études de la Revue d’ethnoécologie 4 | 2013 1consacrées au palmier dattier renouvellent la vision (simpliste) de l’oasis comme milieu naturel et système autosuffisant.  Au travers des travaux d’archéologues, d’ethnologues et de botanistes, cet « arbre » – en réalité une plante monocotylédone -, mais aussi l’éco-agrosytème oasien apparaissent dans cette livraison de la revue comme un produit « cultural et culturel ».

Etudiant l’iconographie et le symbolisme du palmier dattier (Phoenix dactylifera L.) dans l’Antiquité dans les zones du Proche-Orient, de l’Égypte  et de la Méditerranée orientale, Fanny Michel-Dansac et Annie Caubet soulignent que, dès la fin du IVe millénaire av. J.-C.,  le dattier, « sans valeur économique notable » selon elles, présente cependant des aspects symboliques multiples : associé à l’eau (« le dattier vit les pieds dans l’eau et la tête au feu du ciel », dit un proverbe arabe), à la femme pour sa beauté (dans le Cantique des Cantiques, dans l’Odyssée) et pour sa fertilité, le palmier en vient à désigner l’espace de culte et occupe une place importante dans l’idéologie des civilisations anciennes de cette très vaste aire culturelle qui s’étend jusqu’à la Grèce antique.

A Madâ’in Sâlih (Arabie Saoudite), les fouilles menées par Charlène Bouchaud sur des contextes archéologiques variés (entre le IVe siècle av. J.-C. et le VIIe siècle après) démontrent l’utilisation optimale de la datte et du dattier au quotidien : nourriture humaine et animale, combustible et matériel de construction, et jusque dans les pratiques funéraires et cultuelles. D’autres plantes étaient cultivées et la biodiversité semble avoir été assez stable sur la période. L’activité commerciale était importante : de nombreux fruits et bois étant importés, l’auteur suppose qu’une partie du produit des palmeraies devait être commercialisée.

Claire Newton et ses collègues ont mené une étude archéobotanique de plusieurs sites au sud de l’oasis de Kharga (Égypte, Ve-IVe s. av. J.-C.). Le système agricole en œuvre au cours du siècle suivant l’implantation d’un domaine irrigué est de type agroforestier, associant élevage et trois étages de cultures classiques : palmiers, fruitiers pérennes et cultures annuelles, dans une combinaison particulière à la région, notamment dans l’intégration des espèces natives de palmiers (palmier doum et palmier argoun, que les auteurs supposent dédiés aux vanneries servant à l’exportation) et de cultures de rente.

L’ampleur de l’investissement constitué par le creusement d’un grand nombre de qanâts 2, par la mise en culture de près de 180 hectares et par l’établissement de plusieurs villages, « ex nihilo », suggère « une action planifiée, une décision d’ordre politique même de bas niveau. (…) Quelle est cette oasis créée de toutes pièces ? ».

Vincent Battesti, quant à lui, s’est attaché à décrire l’agrobiodiversité du dattier dans l’oasis de Siwa (Égypte) au travers des pratiques horticoles locales et des noms berbères locaux désignant une quinzaine de cultivars et ethnovariétés. D’après ce travail ethnographique et l’analyse historique de la littérature consacrée à Siwa depuis la fin du XVIIIe siècle, la biodiversité agricole y a été relativement stable au cours de cette période. Il semblerait que la société oasienne ait opté, très tôt dans son histoire, non pour l’autosuffisance, mais pour une économie articulée sur l’exportation des produits de quelques cultivars d’élite : Siwa et son système en polyculture « n’était peut-être pas une oasis perdue dans les sables du désert libyque ».

Ces onze études de la Revue d’ethnoécologie consacrées au palmier dattier renouvellent ainsi la vision (simpliste) de l’oasis comme milieu naturel et système autosuffisant : c’est un milieu anthropisé, parfois créé par l’homme, et la datte est depuis des millénaires un produit commercial « d’exportation ».

Si les oasis sont toujours des îlots dans le désert, il faut en quelque sorte les penser en termes d’archipel, au sein d’échanges, y compris génétiques.

Un article de Muriel Gros-Balthazard et ses collègues donne l’état de l’art sur les origines incertaines et la domestication du palmier dattier [situées autour du Golfe persique] et trace des perspectives interdisciplinaires pour l’étude du matériel actuel et archéologique : la mise au point d’outils génétiques et morphométriques sera une clé pour étudier la différenciation des populations cultivées, férales et sauvages des dattiers de l’ensemble de l’aire de distribution et donc pour comprendre, dans le temps et dans l’espace, l’apparition et le développement de cette « culture du palmier », au sens d’agriculture comme au sens de civilisation.

  1. http://ethnoecologie.revues.org/1216
  2. Ouvrage destiné à la captation d’une nappe d’eau souterraine et l’adduction d’eau vers l’extérieur.

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