Quel heurt est-il ?

Published on 4 juillet 2017 |

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[Péchés de chair ?] Abattage rituel : et si on achevait bien les animaux ?

Par Sylvie Berthier

Le dossier sur la consommation de viande, publié dans le premier numéro de Sesame, livrait le témoignage de Jean-Pierre Kieffer, président de l’Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoir (OABA) concernant les vidéos de l’association L214, sur la violence faite aux animaux dans des abattoirs. Propos recueillis lors d’un entretien dont nous publions aujourd’hui la suite. Il y est question d’éthique et de l’épineuse question de l’abattage rituel.

Les vidéos-choc de L214 montrent que, pour les consommateurs, l’acceptable relève tout autant du légal que du moral. Depuis le printemps dernier, la loi a évolué. Comment agir désormais sur le plan de la morale ?

Jean-Pierre Kieffer. C’est vrai, il faut que la filière devienne plus éthique, mais les mentalités évoluent. Par exemple, Interbev, l’interprofession du bétail, qui a déjà travaillé avec des associations de protection de l’environnement désire, aujourd’hui, continuer à améliorer le système en travaillant avec des associations de protection des animaux. Il y a une prise de conscience. Notamment, certains élevages comme ceux des poules pondeuses (en batterie) ou des lapins (en cages individuelles) ne sont plus acceptés tels quels par les consommateurs. Reste ce problème : si le consommateur annonce qu’il va faire l’effort de choisir des viandes d’animaux français, issus d’élevages respectueux de l’environnement et soucieux de la question animale, quand il va au supermarché il y a souvent une incohérence entre son choix de citoyen et son choix de consommateur. Or, pour que les choses évoluent vraiment, la question de l’éthique devrait s’appliquer à toutes les étapes de la production à la consommation.

Que pensez-vous de l’idée de construire de plus petits abattoirs, mieux ancrés dans les territoires, nécessitant moins de temps de transport pour les animaux et des cadences d’abattage moins élevées ? Ou bien d’autoriser l’abattage à la ferme…

Je pense que ce serait une bonne solution, mais elle ne résoudrait pas tous les problèmes. Certes, ces petites structures de proximité permettraient de limiter les temps de transport et, peut-être, d’avoir des cadences plus lentes, mais, à ce jour, la quantité de viande à produire nécessite de gros établissements d’abattage.

Quant à l’abattage à la ferme, il existe le projet d’un camion d’abattage mobile se rendant dans les fermes. Cela se fait dans d’autres pays européens et il est question de l’expérimenter en France fin 2017. Mais au final, cela va représenter epsilon de la production.

Je comprends qu’un éleveur soucieux du bien-être de ses bovins et de la qualité de son élevage cherche à aller au bout du processus. D’ailleurs, au vu des images d’abattages diffusées sur les réseaux sociaux, nombre d’éleveurs ont réagi disant qu’il ne s’agissait plus d’abattage « mais de massacre » et n’avaient pas envie que leurs animaux finissent de cette façon.

En revanche, nous sommes très réservés concernant certaines initiatives qui plébiscitent l’abattage de l’animal dans le pré et le transport de la carcasse vers l’abattoir (et non plus de l’animal vers l’abattoir), car cela peut poser de réels problèmes sanitaires et environnementaux.

Venons-en à l’épineuse question du halal. Quelle est la position de l’OABA sur ce sujet très controversé ?

Pour ma part, je ne parle pas d’abattage rituel. Si on ne pratique pas une religion, il n’est pas logique de l’évoquer. Je parle donc d’abattage avec ou sans étourdissement. Ma préoccupation est de réduire voire d’éviter la souffrance animale, ce que doit permettre l’abattage avec étourdissement.

La réglementation est l’étourdissement pour tous les animaux. Elle repose sur un décret de 1964 obtenu par notre association, l’OABA, fondée d’ailleurs en 1961 dans le but d’imposer le pistolet d’abattage, comme cela se pratiquait déjà en Angleterre. Depuis, cette réglementation de l’étourdissement avant abattage a été généralisée au plan européen. Mais il y a, comme souvent, une obligation et des dérogations. C’est le cas pour l’abattage rituel.

Mais que l’on me comprenne bien. Je ne suis pas contre l’abattage pratiqué par un sacrificateur musulman ou juif habilité mais je m’oppose à la possibilité d’égorger un animal sans l’insensibiliser auparavant. Il y a quelques dizaines d’années, il n’existait pas de systèmes électriques permettant d’insensibiliser rapidement et efficacement les animaux. Mais au 21e siècle, il existe des méthodes modernes qui le permettent tout en respectant les préceptes religieux : c’est l’étourdissement réversible 1

Peut-on accepter qu’une petite vache (parce qu’on mange plus souvent de la vache de réforme que du bœuf, vous pouvez le voir sur les étiquettes) en fin de lactation, assez maigre, ne perde conscience que plusieurs minutes après l’égorgement ? Selon un rapport de l’Inra, piloté par Pierre Le Neindre 2, certains animaux peuvent mettre jusqu’à 14 minutes pour mourir. Et durant tout ce temps, ces animaux connaîtront une longue agonie. Peut-on laisser un animal la gorge tranchée ainsi souffrir ? Si on diffusait ces images-là, tout le monde arrêterait de manger la viande !

Quasiment tous les poulets élevés en système industriel sont étourdis pas choc électrique 3. Cela veut dire que les consommateurs musulmans ou juifs acceptent de manger halal ou casher des volailles qui ont été étourdies. Pourquoi cela ne peut-il pas se généraliser aux autres espèces ? Ou pourquoi ne peut-on pas utiliser des méthodes qui permettraient qu’il y ait immédiatement après le geste rituel, le recours au pistolet d’abattage. C’est le compromis que nous proposons : l’étourdissement post-jugulation. En clair, nous proposons que si le geste rituel est réalisé sur l’animal conscient (puisque cela fait partie des préceptes religieux) que l’on utilise tout de suite après le pistolet d’abattage, pour éviter que l’animal subisse une longue agonie. Car il faut savoir que le geste rituel d’égorgement ne consiste pas uniquement à saigner. Il faut aussi couper la peau, les muscles, la trachée, l’œsophage…

Beaucoup de musulmans acceptent que l’animal soit étourdi avant l’égorgement par choc électrique. Ainsi, l’abattoir de moutons le plus important d’Europe, celui de Sisteron, pratique un étourdissement avant la saignée, même pour l’abattage halal. Pourquoi ? Pour permettre des cadences rapides et ne pas perdre de temps avec des animaux qui se débattent ou mettent du temps pour perdre conscience. A Metz, dans un abattoir du groupe Bigard, les bovins sont étourdis au pistolet d’abattage immédiatement après le geste rituel. Pourquoi n’arrive-t-on pas à imposer cela dans les autres abattoirs ?

Rappelons qu’il n’existe aucun étiquetage du mode d’abattage des animaux et que nos concitoyens peuvent consommer sans le savoir, et sans le vouloir, des viandes provenant de ces abattages sans étourdissement et qui ont été « déclassées » par les contrôleurs religieux. Ces viandes quittent alors les circuits halal ou casher et se retrouvent, sans aucune mention informative, dans le circuit classique.

 

Lire aussi sur Sesame
#halal suivi du commentaire de Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au CNRS. Auteure de Le marché halal ou l’invention d’une tradition (Editions du Seuil, 2017).

  1. L’étourdissement réversible est une méthode qui entraine une perte de conscience transitoire de l’animal, sans le tuer, et qui peut reprendre conscience si sa saignée n’est pas effectuée.
    C’est le cas de l’électronarcose (ou étourdissement par choc électrique) : l’animal perd conscience, mais s’il est laissé sans pratiquer sa saignée (sa mise à mort) au bout de quelques dizaines de secondes, il reprend conscience. Cette méthode est considérée comme acceptable avec les préceptes religieux musulmans, car l’animal n’a pas une perte définitive de conscience comme c’est le cas avec le pistolet d’abattage qui entraîne des lésions irréversibles de l’animal et sa mort neurologique.
    « L’étourdissement électrique des animaux de boucherie, et notamment des ovins, est réversible s’il est correctement appliqué ; l’animal soumis à cette forme d’étourdissement reste vivant, mais dans un état d’inconscience et d’insensibilité à la douleur » – Rapport de l’Académie vétérinaire de France.
    « L’Islam n’est pas hostile à l’étourdissement mais à condition qu’il ne soit pas irréversible » – Dr Dalil Boubakeur, recteur de l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris.
  2. Rapport d’expertise scientifique collective. Décembre 2009. « Douleurs animales : les identifier, les comprendre, les limiter chez les animaux d’élevage. » http://inra.dam.front.pad.brainsonic.com/ressources/afile/234209-2d3c1-resource-expertise-douleurs-animales-rapport-complet.html
  3. Rarement par CO2. Seuls 2 ou 3 abattoirs pratiquent cette méthode en France.

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5 Responses to [Péchés de chair ?] Abattage rituel : et si on achevait bien les animaux ?

  1. BRANRO says:

    Si demain, on ne fait rien au niveau de la « tuerie » pour soulager les animaux destinés pour un abattage rituel, on donnera raison à des L214 ou autres. La filière ne se porte déjà pas bien, alors que nous pouvons agir différemment!!!

    • CrueldadStop says:

      Vous estimez donc que l’abattage dit conventionnel ou traditionnel est lui moralement acceptable ? Il y a 3 millions d’animaux tués chaque jour dans les abattoirs français, vous serez sûrement d’accord pour dire que c’est une tuerie de masse, et ce, peu importe de quelle manière ils sont abattus. Si la filière ne se porte pas bien, qu’en est-il de leurs victimes ?

  2. Amoravain says:

    On vise d’abord la rentabilité.
    Hélas les souffrances et les détresses animales aussi fortes soient elles passent après !
    Ou est le respect des Animaux sacrifiés?

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