Par Sylvie Berthier.

[Péchés de chair ?] Au nom de la souffrance animale – SESAME


Quel heurt est-il ?

Published on 5 mai 2017 |

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[Péchés de chair ?] Au nom de la souffrance animale

Par Sylvie Berthier.

En mars 2017, le premier procès pour actes de cruauté et maltraitance sur des animaux s’est ouvert en France, suite aux vidéos tournées dans un abattoir par l’association L214. Des images insoutenables qui ont également fait bouger le politique. Retour sur ces lieux jusque-là ignorés de la société, où manque de formation et cadences infernales expliquent en partie cette souffrance partagée par les animaux et les hommes.

« L214 nous a volé la vedette ! » ironise Jean-Pierre Kieffer, le président de l’Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoirs (OABA). Une association reconnue d’utilité publique, créée il y a 50 ans, qui fut très longtemps la seule à s’occuper de la protection des animaux d’élevage. Au conseil d’administration, des vétérinaires, des avocats. Pas de vegans dans les locaux.

Concernant les vidéos diffusées par L214, Jean-Pierre Kieffer est partagé. Pour lui, d’un côté la violence des images stigmatise nombre d’éleveurs et de directeurs d’abattoirs qui s’interrogent quant au bien-fondé de se décarcasser s’ils ne sont perçus que comme des assassins. De l’autre, le buzz médiatique a poussé les politiques à réagir, « ce que nous n’avions pas réussi à faire par le dialogue, malgré nos alertes répétées quant au besoin de prendre davantage en compte les demandes de l’OABA et des autres associations de protection des animaux. Nous savions qu’un scandale éclaterait. » C’est fait.

Embaucher des vétérinaires ou des techniciens-inspecteurs.

Avec la toute récente adoption en première lecture de la loi Falorni, relative au respect de l’animal en abattoir, l’éthique (création d’un comité national et de comités de concertation départementaux) et la transparence s’invitent en ces lieux ignorés de la société. « Je n’ai jamais vu ça ! », s’exclame le président de l’OABA. « On avait beaucoup de mal à avoir les rapports d’inspection. Maintenant, tout le monde peut les lire sur le net ».

Une loi qui fait bouger les lignes donc, mais qui reste imparfaite. D’abord, les caméras installées dans les abattoirs seront « une pression supplémentaire sur les opérateurs. Et si une violence se produit, on verra les vidéos le lendemain, trois jours après ? Au bout d’un mois, il faut les effacer. Personne ne les aura vues, ça ne servira à rien » prédit-il. En revanche, il aurait plus été utile d’embaucher des vétérinaires ou des techniciens-inspecteurs qui, par leur regard professionnel, peuvent repérer les mauvaises habitudes et les faire cesser. Pour rattraper le retard par rapport aux pays européens qui disposent de capacités d’abattoirs comparables, « il faudrait en embaucher au moins 500 » a-t-il diagnostiqué. Mais cela a un coût et les politiques ont tranché en faveur des caméras.

Déshumanisation, désanimalisation

Malgré tout, ce fin connaisseur du monde des abattoirs le reconnaît, en vingt ans, ce secteur s’est considérablement professionnalisé sous le coup de la réglementation européenne de plus en plus stricte et l’apparition de guides de bonnes pratiques ; exit les établissements vétustes aux conditions d’hygiène si déplorables, que jamais il n’aurait mangé de leur viande. Quant aux pratiques dénoncées par L214 – des actes parfois sadiques selon ses propres mots-, le président de l’OABA l’assure, « elles restent extrêmement rares ». Ce qui l’inquiète davantage ? Que les citoyens s’imaginent qu’elles sont la norme. « C’est vrai, les choses se sont améliorées, mais il y a encore tant à faire », lâche-t-il.

Il confirme que le problème, dénoncé par la presse, vient en grande partie de l’augmentation des cadences parfois infernales (1 bovin/mn, plus de 500 porcs/h), pour gagner la course à la productivité menée contre l’Allemagne et la Pologne. Un des derniers environnements taylorisés à la Chaplin. C’est cette productivité « qui détermine la cadence : toutes les 1,15 mn une sonnette alerte que la chaîne va avancer1 ». Au moindre dérèglement, un animal qui refuse d’avancer, un outil qui s’enraye, tout peut s’emballer. Avec le risque d’une désanimalisation du rapport entre le tueur et l’animal et d’une déshumanisation d’individus souvent mal formés, plutôt mal payés, toujours déconsidérés…

  1. « A l’abattoir » (Ed. du Seuil, avril 2016) de Stéphane Geffroy, cité dans Marianne du 16 au 22 décembre 2016




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