Quel heurt est-il ?

Published on 14 juin 2017 |

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[Perturbateurs] Portrait d’un enfant terrible (2/6)

Par Lucie Gillot.

Commençons par définir ces substances. En la matière, une définition sert de référence, celle établie par l’OMS : un perturbateur endocrinien (PE) est « une substance exogène ou un mélange de substances, qui modifie les fonctions des systèmes endocriniens et en conséquence induit des effets adverses sur un organisme entier et/ou sa descendance ; ou une sous-population.» Une définition qui englobe tout le règne animal, le terme de « sous-population » renvoyant aux problèmes d’écotoxicologie et de déclin de certaines espèces 1.

Comme l’explique Catherine Viguié, vétérinaire, directeur de recherche Inra (Toxalim), membre du groupe de travail « Perturbateurs endocriniens » de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), il s’agit là d’une « définition généraliste dépourvue de toute notion mécanistique » : elle ne présume en rien du mécanisme d’action des substances sur les systèmes endocriniens. Ainsi, la « modification des fonctions du système hormonal » est bien plus large que la simple interaction entre une hormone et un récepteur. Tous les niveaux peuvent être concernés : la synthèse de l’hormone, son excrétion, son transport, son entrée dans les cellules cibles, sa liaison à ses récepteurs, etc. « Nous sommes face à un mode d’action avec de multiples cibles sur des schémas de régulation très complexes », explique-t-elle. Pour autant, toute substance interférant avec le système hormonal n’est pas nécessairement un PE. « Le PE se distingue d’une substance hormonalement active par l’existence d’un effet adverse » sur l’organisme. Néanmoins, dans la mesure où l’ensemble des processus biologiques qui président à l’équilibre d’un organisme est effectivement lié à la régulation hormonale, « on peut avoir un panel phénoménal d’effets » : cancers hormonaux-dépendants, malformations congénitales du système reproducteur, baisse de la fertilité, altérations du système immunitaire, troubles du comportement, anomalies du développement nerveux, sans oublier l’implication dans les pathologies telles que le diabète ou l’obésité.

A cette spécificité du mode d’action s’en ajoute une autre. Un PE peut engendrer des effets différents en fonction de l’âge de l’individu. Il y a en effet des « fenêtres d’exposition », c’est-à-dire « des périodes de sensibilisation plus ou moins importantes dans la vie d’un individu : pour un même mode d’action, l’effet adverse va être plus ou moins grave en fonction du stade de la vie.» C’est le cas par exemple du développement in utero, où l’organisme en phase de développement est beaucoup plus sensible aux altérations. Cela signifie que les effets adverses porteront non pas sur la génération exposée (la mère) mais sur sa descendance2.

Voilà pour le mode d’action. Qu’en est-il à présent des sources ? Si le débat sur les PE s’est dernièrement centré sur le cas des pesticides, ceux-ci n’en sont pas la seule origine, loin de là. Premier élément à garder à l’esprit : « Il existe des PE d’origine naturelle, à l’instar des phytooestrogènes » que l’on trouve dans certaines plantes. Même si ce n’est pas la majorité des cas, la nature en produit donc elle aussi.

Deuxième élément d’importance que rappelle Catherine Viguié, « la définition des PE est une définition biologique, et non pas d’usage ou de classe chimique d’une substance. Or les substances concernées ont des usages très différents ». On trouve pêle-mêle des produits phytosanitaires, des biocides, des composés industriels dont les contenants alimentaires, ou encore des produits pharmaceutiques à visée vétérinaire, humaine ou cosmétique. Avec, par ailleurs, cette difficulté supplémentaire : « On dispose de règlements par usage et non pas par activité biologique. Cela veut dire que l’on ne va pas être sur les mêmes normes pour des médicaments vétérinaires, des rejets industriels ou des produits cosmétiques. » Et autant de règlements différents3

  1. L’un des exemples souvent cité est le déclin de populations de bulots en mer du Nord, suite à une exposition au tributylétain. Toxique pour les algues, cette substance, désormais interdite en Europe et aux Etats-Unis, a été utilisée dans certaines peintures appliquées sur la carène des bateaux. Reste qu’elle agit également sur les mollusques à des concentrations extrêmement faibles (0,1 ng/l). Elle est responsable de malformations congénitales rendant impossible la reproduction.
  2. Les chercheurs disposent d’un exemple malheureux, le distilbène. Cet œstrogène de synthèse a été prescrit aux femmes enceintes pour lutter contre les fausses-couches dans les années 50 et jusqu’en 1977. Il est à l’origine de problèmes de fertilité et de cancers du vagin chez les filles dont les mères y ont été exposées à un moment précis de la grossesse.
  3. Les règlements sont divers : Directive Reach (qui encadre la mise sur le marché des produits chimiques dont la fabrication est supérieure à une tonne par an), Directive-cadre sur l’eau, règlement sur les pesticides…




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