À mots découverts

Published on 15 mars 2019 |

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Pourquoi chercher autant la dispute ?

Par Valérie Péan.

Oubliez le bon vieux débat. Ce qui est dans l’air du temps, c’est la controverse. Qu’elle soit étudiée, enseignée ou organisée, celle-ci est parée de vertus, au point qu’elle s’affiche désormais en titre de rubriques, de collections éditoriales ou de blogs en tout genre. D’où vient cette mise en avant de la dispute et que peut-elle bien signifier ? Quelques hypothèses. 

L’hiver dernier, un groupe de presse agricole organisait à Paris Les Controverses de l’agriculture et de l’alimentation». Bonne idée, tant les motifs de désaccords et de questionnements émaillent ces mondes en pleine mutation. Et d’annoncer effectivement l’amorce d’une réflexion citoyenne sur les choix, les pratiques et les modèles. Sur la page « Inscriptions », premier désappointement : seuls sont conviés les décideurs des secteurs agricoles. Exit donc les citoyens. S’infiltrer quand même ? Difficile, le groupe « se réserve le droit de valider les inscriptions ». Lisons néanmoins le programme car la promesse est séduisante : si le mot « controverses » est écrit avec un R à l’envers, c’est pour mieux remuer les idées, mon enfant. Las, pas une seule question n’émerge du titre des séquences affichées. Des affirmations, qui sonnent comme des slogans publicitaires et rappellent étrangement la méthode Coué : « L’Agriculture, source de solutions pour la terre et les citoyens » ; « Agriculteurs, consommateurs, tous gagnants » ; « L’Innovation permanente pour une agriculture durable », etc. Pas un mot sur ce qui fâche. Et la présidente d’un syndicat majoritaire en ouverture et en clôture. Remuer les idées, disaient-ils, avec ce R à l’envers qui peut sonner comme un eRsatz. 

Un nom (de plus en plus) commun

À la décharge des organisateurs, il faut admettre que c’est bien tentant cette notion de controverse pour rebaptiser, à tort ou à raison, des rencontres qui, jusque-là, se contentaient de s’afficher comme autant de colloques, forums ou débats. À croire que cette terminologie fonctionne tel un label, garant d’échanges vifs et contradictoires, d’un public varié, d’une réelle confrontation des arguments, de questions dérangeantes prises à bras le corps sans crainte du dissensus. Avec une variante, plus parlante encore, la « dispute1 ». Ici et là, les initiatives se multiplient. Quelques exemples ? Les « Controverses de Descartes » sur le monde de l’éducation, un cycle annuel né en 2014 ; « Les controverses numériques », organisées en 2017 par une association bretonne ; « les Controverses du “Monde” », qui se déroulaient à Avignon en juillet 2018 ou encore les « Entretiens et Controverses », du Salon M.A.D.E 2018. Mais ce sont aussi des rubriques de journaux, des collections d’édition, des noms de blogs et de tribunes, des sessions de formation qui, depuis trois ou quatre ans, arborent leur « Débats et Controverses ». Pourquoi ce goût affiché pour la querelle, au risque de lui enlever toute substance ?

Car si la controverse, en tant qu’échanges d’arguments contradictoires, est de pratique ancienne, elle est longtemps restée confinée dans les milieux savants, scientifiques et littéraires, juridiques et théologiques. Depuis la querelle des Anciens et des Modernes, les désaccords intellectuels ont jalonné la fabrication des savoirs. En revanche, du côté de la sphère publique, notre société n’a longtemps usé de ce mot que sous la forme d’adjectif, qui plus est souvent mal orthographié, ce « contreversé » traînant encore ici et là, synonyme de contesté. Pour qu’il accède au rang de nom (de plus en plus) commun, il a fallu plusieurs étapes.

Échappée des labos

La montée des critiques des sciences et de la technique d’abord, à partir des années 1970 et, avec elle, un nouvel objet d’étude pour les sciences sociales : l’analyse des controverses scientifiques. Comme l’écrit l’historien des sciences Dominique Pestre2, « Il s’agit de s’intéresser aux activités quotidiennes des savants, à leurs pratiques ordinaires, aux débats et réaménagements constants qui entourent la définition des faits les plus simples »et ce avec une visée plus ou moins patente : déconstruire l’idée d’une neutralité et d’une pureté des sciences, « en les replaçant dans la complexité de leurs actes et dans leur temps ». Et d’analyser dès lors les jeux d’acteurs. Mieux encore, dans l’approche développée par Francis Chateauraynaud3, il s’agit d’explorer la dynamique des arguments, le déploiement des systèmes de valeurs et d’intérêts qui s’affrontent.

Viennent les années 1980-90 et, avec elles, ces controverses dites sociotechniques qui, loin de s’en tenir au milieu clos des pairs, impliquent la participation d’acteurs très divers. Il faut dire que beaucoup de choses ont changé, ainsi que le révèle la contestation des OGM et autres objets technologiques : montée en compétence technique des citoyens, défiance envers les experts et les décideurs, aspiration aux démarches plus participatives… Fini l’exclusivité des arènes savantes, la controverse entre de plain-pied dans le champ social et politique et voit sa définition affinée (Lire plus bas « Comment définir la controverse ? »). Moins violente qu’une polémique, elle doit sa « tenue » à la volonté des participants de s’en tenir au registre de l’argumentation pour débattre. Plus signifiante qu’une simple discussion, elle implique aussi une visée commune : « Clarifier et si possible maintenir les possibilités d’une résolution, éventuellement par le biais de l’autorité d’un tiers4 ».

Ce faisant, elle peut ainsi permettre de révéler la complexité des rapports entre les sciences, les citoyens et les pouvoirs, les représentations à l’œuvre, les ruptures en cours, la fabrication de compromis et d’arrangements. Du coup, d’objet de recherche, la controverse devient aussi objet d’enseignement, d’abord dans les écoles d’ingénieurs et à Sciences-Po et, dans la foulée de Bruno Latour et Michel Callon, chaque jour un peu plus au sein des universités, dans la formation des enseignants, dans celle des journalistes… Car, correctement étudiées et souvent conduites par les élèves eux-mêmes, les controverses, parées de vertus, peuvent en dire long sur notre société tout entière, jusque dans ses moindres replis.

Du succès aux succédanés ?

Il fallait s’en douter, les conseils en management ou en communication n’ont pas tardé à emboîter le pas. De plus en plus nombreux sont les consultants à prôner l’organisation de controverses au sein des entreprises. Vous subissez un conflit interne ? Lancez-vous dans le débat contradictoire comme « levier de création de valeurs ». Telle procédure est contestée ? Évoquez la « dynamique d’appropriation » par la dispute… et, par pitié, ne dites plus « réunion de crise », mais « coaching par la dispute ». C’est là que nous vient un soupçon … N’y aurait-il pas là comme un parfum d’acceptabilité sociale, autre notion qui mériterait qu’on y consacre un dossier ? 

Car initier et encadrer une controverse n’est pas si simple, ainsi que l’expérimente la Mission Agrobiosciences-Inra depuis près de quinze ans avec ses « Controverses européennes5», à Marciac d’abord, à Bergerac aujourd’hui. En la matière, nul cahier des charges, aucun code de procédure, pas de ficelle. De fait, aller jusqu’à une telle formalisation n’est pas forcément souhaitable, tant elle verrouillerait des voies argumentatives. Comment faire alors ? Il s’agit bien plutôt d’inventer et de bidouiller, en fonction de chaque sujet, chaque époque, chaque public. C’est prendre des risques, apprendre chemin faisant, se planter parfois et puis tout recommencer. C’est aussi une question d’honnêteté quant aux objectifs et à l’égalité de traitement des parties prenantes protagonistes. C’est se frotter à des postures possibles de certains qu’il faut tenter de déplacer. C’est tester le niveau tolérable de véhémence et de violence avec plus ou moins de bonheur. C’est vérifier, souvent à ses dépens, que, sur le terrain, tout compte, depuis la hauteur de la tribune jusqu’au séquençage des prises de parole et l’explicitation des termes employés en passant par la formulation du sujet, la scénographie, la durée, les suites à donner… Un exercice sur le fil qui, lorsqu’il est réussi, se voit parfois reprocher de n’avoir pas été assez conflictuel !


Comment définir la controverse ? 

Pas si simple, mais on peut la caractériser, comme l’indique le sociologue Josquin Debaz6. Autour d’« un ou plusieurs points litigieux », cette « discussion argumentée », « ce processus d’échanges de vues et de positions plus ou moins publiques » se différencie de la simple discussion et de la polémique par son cadre et sa visée. Le cadre ? C’est l’existence « d’un ensemble conceptuel présentant un minimum de consensus » (les parties adverses partagent un minimum de postulats). La visée ? Ils cherchent à résoudre collectivement le problème, « éventuellement par le biais d’un tiers ». Idéalement, il s’agit alors de s’en tenir à une argumentation rationnelle, la difficulté reposant sur le nombre de personnes – certaines pouvant avoir des cultures différentes – et « la tendance à utiliser les arguments, non pas pour établir un consensus, mais pour asseoir des jeux de pouvoir, de personnes, d’idéologies ». D’autres sociologues précisent que les adversaires doivent se reconnaître un droit égal à faire valoir leurs arguments auprès du public et que les controverses se tissent autour d’un socle instable de connaissances scientifiques et techniques. Mais revenons à Josquin Debaz et à ce dernier point majeur : la controverse est avant tout dynamique, elle se déploie dans le temps, se transforme, rebondit et ne connaît pas de clôture définitive, « puisque la survenue de nouveaux faits, l’introduction de nouveaux arguments ou l’arrivée de nouveaux acteurs peuvent toujours remettre en chantier le consensus obtenu ». Sans oublier qu’une controverse peut tout simplement déboucher sur un conflit… 


Débats publics : du label à l’alibi

Si la controverse apparaît comme la panacée pour répondre à la demande croissante de participation des citoyens, c’est que le débat public a perdu son aura. Pourtant, cela commençait bien. C’est à partir de 1983 que la loi Bouchardeau entend démocratiser les enquêtes publiques pour informer la population et recueillir ses suggestions en matière de projets d’aménagement et d’infrastructures. Dans la foulée, viennent la création de la Commission nationale du débat public (1995), la Conférence de citoyens sur les OGM (1998) et une foule de débats locaux plus ou moins bien organisés. Écoute et parole à la clé, information transparente, telle était la promesse, mais souvent sans que soit clarifiée l’articulation entre l’avis des citoyens et la décision publique. Simple consultation ou exercice de délibération ? Faute de clarification, les citoyens ayant ainsi fait l’effort de débattre se sont bien souvent sentis floués. Pire, ainsi que le pointe une enquête TNS Sofres menée en 2015 : « les Français portent un regard sévère sur le modèle politique actuel : défiance à l’égard des institutions, de la parole publique, des industriels soumis au pouvoir des marchés, des scientifiques et des experts perçus comme soumis aux lobbies et, par voie de conséquence, une défiance à l’égard du débat public lui-même, parfois même un rejet du débat, de la part de certains.[…] Tout serait déjà décidé en amont et la démarche de participation ne serait au mieux, selon eux, qu’un moyen d’informer la population, et au pire une stratégie de communication. » Suremployé, altéré, dévoyé, le label « débat public » se serait-il déballonné en simple alibi démagogique ? 

Lire aussi l’interview que nous a accordé Yves Citton sur le sujet.

  1. Une dispute ou, plus anciennement, une « disputation », désignait à l’origine la clarification d’une question après examen et discussion (du latin putare, « nettoyer »), plus spécialement dans le domaine théologique.
  2. D. Pestre, « L’analyse des controverses dans l’étude des sciences depuis trente ans », revue Mil neuf cent n° 25, 2007/I.)
  3.  F. Chateauraynaud, Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique éditions Petra, coll. « Pragmatismes », Paris, 2011.
  4. Extrait de la définition du mot « Controverse » par Josquin Debaz, dans Casillo I. avec Barbier R., Blondiaux L., Chateauraynaud F., Fourniau J-M., Lefebvre R., Neveu C. et Salles D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL: http://www.dicopart.fr/fr/dico/controverse.
  5. http://controverses-europeennes.eu/
  6. Dans le Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, op.cit. Paris, GIS Démocratie et Participation, 2013, ISSN : 2268-5863. URL : http://www.dicopart.fr/fr/dico/controverse.




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