Par Stéphane Thépot.

[Prix du lait] Le bio et la Chine – SESAME


Croiser le faire

Published on 13 décembre 2017 |

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[Prix du lait] Le bio et la Chine

Par Stéphane Thépot.

Damien Lacombeprésident de Sodiaal récuse l’idée que sa coopérative soit devenue une « multinationale ».

Damien Lacombe a été projeté dans la lumière en décembre 2014. Le fils de Raymond Lacombe, ancien président de la FNSEA, a pris la présidence de Sodiaal, la plus grosse coopérative laitière de France, à la veille du démantèlement des quotas européens. La colère des producteurs réclamant « un juste prix » quand les cours du lait ont dégringolé ne l’a pas épargné. A Guingamp, des manifestants qui bloquaient la laiterie Entremont en juin dernier lui ont symboliquement remis le diplôme du « plus mauvais payeur ». Après le groupe privé Lactalis en 2016, le groupe coopératif se retrouve à son tour dans le collimateur. Damien Lacombe s’est rendu en personne dans les Côtes d’Armor et a multiplié les déplacements pour tenter d’éteindre le feu dans les 70 sites industriels du groupe, qui collecte le lait de 12 500 exploitations. « L’essentiel est de garder la confiance de nos 20 000 adhérents. Elle a été ébranlée, c’est vrai », soupire-t-il dans sa ferme de Camboulazet (Aveyron). Même la FDSEA de son département a manifesté devant l’une des usines du groupe à côté de Rodez.

La fin des paysans ?

Grosses lunettes et cheveux ras, Damien Lacombe retrouve parfois les accents syndicaux de son père quand il s’enflamme. Chose rare. D’un naturel plutôt pondéré, il a choisi l’action économique plutôt que syndicale pour défendre une agriculture à la fois moderne et paysanne. « La fin des paysans, ça fait 50 ans qu’on en parle, mais je ne suis pas sûr qu’ils soient bien morts », dit l’éleveur aveyronnais qui a repris l’exploitation familiale spécialisée dans le lait, avec un troupeau de 70 têtes. Soit légèrement au-dessus du troupeau laitier moyen en France (58 vaches). « Dans cette crise, les plus vulnérables ne sont pas les plus petits, mais les producteurs qui ont grossi rapidement en empruntant », remarque-t-il. Au-delà de la taille des exploitations, c’est bien celle des grands groupes coopératifs qui est aussi remise en cause. Où est passé l’idéal coopératif, quand les producteurs – et a fortiori les consommateurs – ne voient plus la différence avec une entreprise privée ?

« On a grossi par nécessité, pour s’adapter aux marchés » plaide le dirigeant de Sodiaal. Laquelle, au fur et à mesure des fusions de coopératives régionales, est devenue n°3 du lait en Europe, et la cinquième mondiale. Damien Lacombe en est fier. « Mais quand j’entends que Sodiaal est devenue une multinationale, ça m’énerve », éclate-t-il. Le président du groupe coopératif est particulièrement en colère contre Elise Lucet. La journaliste de Cash Investigation est venue lui demander des comptes sur la vente de 51% de Yoplait au géant américain General Mills. « Elle a refusé de venir me rencontrer à la ferme, elle voulait des images d’un “patron” dans sa tour à Paris », regrette l’éleveur de Camboulazet.

« Il faut des règles simples »

La petite fleur de Yoplait, c’est la marque historique du groupe, celle qui avait avalé toutes les marques régionales des six coopératives fondatrices en 1965. Avec Candia, lancée en 1971 pour le lait, Yoplait est l’une des pépites commerciales de Sodiaal. Elle est donc devenue « américaine » à 51% pour 810 millions d’euros quand le groupe, très endetté, a eu besoin d’argent frais en 2011. Damien Lacombe, qui n’était encore que l’un des présidents régionaux au moment de la transaction, a beau avoir essayé d’expliquer à Elise Lucet que, dans une coopérative, le pouvoir appartient toujours à des producteurs comme lui, il se doute bien qu’il n’a pas été compris. Il reconnaît que l’organigramme de son groupe est « complexe ». Après avoir recruté un polytechnicien pour diriger Sodiaal en décembre 2016, c’est un ancien de Danone qui dirige Candia depuis mars dernier. Cette valse de l’état-major, assortie aux mouvements de grogne à la base, brouille les cartes. « Il faut des règles simples », dit Damien Lacombe. Pour éviter l’effet désastreux d’une entreprise qui fait des bénéfices alors que ses adhérents sont au bord de la faillite, il a édicté la règle des trois tiers : un tiers du résultat redistribué aux producteurs en « ristourne », un autre en capital social. « C’est un placement à long terme pour les éleveurs », plaide-t-il. Le dernier tiers est affecté à la restructuration industrielle du groupe, qui a hérité de nombreux sites, éparpillés et parfois désuets.

La Chine. La Bio.

« On a investi dans des outils de transformation massifs pour baisser les coûts », explique le président de Sodiaal. Avant d’ajouter : « La richesse du lait, ce sont aussi ses coproduits ». Il mise beaucoup sur le savoir-faire de sa filiale Nutribio et sa marque Nactalia pour exporter du lait infantile en Chine. Nutribio, qui possède des tours de séchage afin d’« atomiser » le lait en poudre à Guingamp et Montauban (Tarn-et-Garonne), a signé un premier contrat en 2015 pour alimenter le marché chinois en lait bio pour bébé. Secouée par le scandale du lait à la mélamine en 2008, la Chine apparaît comme un immense marché à investir pour les producteurs français. Aux yeux des Chinois, la France est un fournisseur de choix. En 2016, un groupe laitier chinois spécialisé, Synutra, a investi 170 millions d’euros dans des tours de séchage de 50 mètres de haut à Carhaix (Finistère), faisant du site « la plus grande usine de lait infantile du monde ». L’entreprise a signé avec Sodiaal la fourniture de 300 millions de litres de lait par an. Pour commencer. Synutra a également signé avec une coopérative normande. Les Maîtres Laitiers du Cotentin, qui représentent 800 exploitations, ont investi 114 millions dans une nouvelle usine à Méautis (Manche) qui doit tripler leur chiffre d’affaires. Dans la région, une autre entité réputée, Isigny-Sainte-Mère (650 producteurs), avait montré la voie en 2015 avec son client chinois Biostime. Peu disert sur le méga contrat avec Synutra, dont les termes sont restés confidentiels, Damien Lacombe préfère évoquer les effets positifs du contrat chinois de Nutribio. Selon Sodiaal, la fourniture de lait infantile biologique va l’amener à quadrupler sa production de lait bio pour atteindre 200 millions de litres en 2020. La coopérative serait alors le n°1 du lait bio en France.

Un robot en rêve.

« Le bio monte en puissance. On ne peut pas rester sur un système qui privilégie des marchés de niche », analyse Damien Lacombe. Sodiaal paye 45 centimes le litre de lait bio, soit 15 centimes de plus que le lait conventionnel. « Pour le moment, le conventionnel subventionne le bio » estime le président du groupe coopératif. « Pour un agriculteur, le bio est souvent un jackpot : 100 euros de plus la tonne en moyenne » confirme Vincent Chatellier, économiste à l’Inra. Le marché du bio ne représente aujourd’hui que 2,3% des 25 milliards de litres de lait collectés en France. « On peut envisager d’atteindre un milliard de litres de lait bio dans la décennie à venir », pronostique l’économiste. Damien Lacombe ne s’est pas converti à l’agriculture biologique sur sa propre exploitation, mais l’un de ses voisins livre déjà son lait chez Biolait. Sodiaal achète un million de litres de lait par an à l’entreprise de collecte n°1 du lait bio en France, révèle le président de la coopérative. « On est plus solide qu’eux parce qu’on va jusqu’au consommateur, alors que Biolait ne dispose pas d’outils de transformation », estime Damien Lacombe. « J’aimerais bien terminer ma carrière avec un robot de traite » confie l’éleveur aveyronnais, en pensant à ses deux fils qui pourraient reprendre l’exploitation familiale. « Mais ce n’est pas hyper-compatible avec la bio », soupire-t-il. Comme son père avant lui, il ne cache pas son admiration pour la filière du Comté AOC. Dans le Jura, les robots ont été bannis. Mais le prix du lait dans les anciennes « fruitières » est largement au-dessus de la moyenne : 45 à 50 centimes le litre, de quoi faire rêver plus d’un éleveur breton !

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