De l'eau au moulin

Published on 20 juin 2019 |

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[Santé unique] Focus sur le soja (3)

Par Michel Duru, UMR 1248 AGIR (Agroécologie-Innovations-TeRritoires)
Olivier Therond, UMR 1121, Laboratoire Agronomie et Environnement (LAE)

Appliqué à l’élevage laitier intensif basé sur des importations massives de tourteaux de soja, le cadre d’analyse « santé unique » (voir nos articles (1) et (2) dans Sesame), permet de montrer comment les différents domaines de santé sont affectés de manière systémique, dans les régions de production du soja comme dans celles où il est utilisé en Europe.

Le cadre d’analyse « santé unique » que nous avons proposé peut être mobilisé pour analyser les systèmes d’élevage intensifs européens basés sur l’utilisation du soja cultivé aux Amériques.

Pour répondre à l’objectif d’autosuffisance en céréales, l’Union Européenne a mis en place dans les années 1960 une protection des prix céréaliers ; en contrepartie, elle s’est engagée avec les Etats-Unis à laisser entrer en quantité illimitée les oléoprotéagineux sans prélèvements douaniers. Ces accords ont favorisé des importations massives de tourteaux de soja (près de 5 millions de tonnes en 2003), riches en protéines et peu chers pour les élevages, au détriment de protéines qui auraient pu être produites en Europe (Magrini et al., 2016).

Plusieurs changements concomitants ont eu lieu en Europe : l’intensification et la régionalisation de l’élevage associées à l’accroissement du nombre d’animaux par exploitation, la réduction de la polyculture-élevage et de la place de l’herbe dans l’alimentation des ruminants, l’accroissement des exportations de produits laitiers et de volailles, l’augmentation de la consommation de protéines animales.

Les conséquences environnementales en ont été observées sur les deux continents. En Europe, dans les zones à forte concentration de l’élevage, la santé des écosystèmes a été affectée (euthrophisation des eaux, augmentation des résidus de pesticides), de même que celle de la planète du fait des émissions de gaz à effet de serre (GES). En outre, la concentration d’animaux au sein de grands ateliers de production, en particulier pour les monogastriques, a entraîné une diminution du bien-être animal.

Dans les pays producteurs de soja, le raccourcissement des rotations de cultures a affecté la capacité de régulation des maladies (Dias et al., 2014). L’accroissement de la résistance des adventices au glyphosate a conduit à rehausser la quantité maximale de résidus de cet herbicide dans les graines (LMR), en considérant qu’il n’était pas nocif pour la santé (Cuhra et al., 2016), alors qu’au fil des années la toxicité du glyphosate était de plus en plus questionnée (Myers et al., 2016). Le développement du soja en Argentine et au Brésil a aussi entraîné une déforestation massive, portant ainsi préjudice à la santé des écosystèmes régionaux et de la planète (Boerema et al., 2016).

Les conséquences de ce système alimentaire sur la santé humaine ont été directes et indirectes. En Argentine, il a été observé une fréquence accrue de cancers dans les territoires fortement pollués par le glyphosate (Vazquez et al., 2017). Aux Etats-Unis, la forte consommation d’huile de soja rentrant dans la fabrication de matières grasses végétales transformées a été promue par des lobbies au détriment des graisses animales jusqu’en 2015 (Hawkes et al., 2012), bien qu’auparavant il ait été montré l’effet néfaste pour la santé des huiles hydrogénées du fait de la production d’acides gras trans (Schleifer, 2012).

En Europe, ce système alimentaire a permis d’alimenter les ruminants à partir d’un régime maïs-tourteaux de soja au détriment de l’herbe, réduisant ainsi l’apport en oméga-3 des produits de cet élevage alors que notre alimentation est très déficitaire en cet acide gras essentiel1. Ainsi, seulement un tiers des produits laitiers et de la viande rouge sont issus d’une alimentation à l’herbe (Duru et al., 2017). Une telle déficience en oméga-3, alors que leur rôle anti-inflammatoire est désormais connu (Simopoulos, 2013), contribue au développement de nombreuses maladies chroniques du cœur et du cerveau.

En outre, depuis le début des années 2000, la volonté de développer les biocarburants et de renforcer l’autonomie de l’élevage européen en protéines a conduit à substituer les tourteaux de colza (co-produits de la production de biocarburant) à ceux de soja. D’un point de vue environnemental, ce n’est pas mieux : on a remplacé une ressource basée sur la production et la transformation d’une légumineuse par une autre basée sur une espèce non fixatrice d’azote ayant un indice de fréquence de traitements moyen (IFT) plus élevé, notamment avec des néonicotinoïdes dont on connaît maintenant les effets néfastes (Budge et al., 2015).

Conclusion

Le cadre d’analyse « santé unique » permet de prendre la mesure du caractère systémique des changements à opérer pour promouvoir conjointement la santé des hommes, des animaux et des écosystèmes, de l’échelle du paysage à l’échelle globale.

Une analyse comme celle du « système soja », ci-dessus, permet de porter un regard critique sur des mesures sectorielles comme l’initiative 4 pour 1000 (voir ici) qui vise à compenser les émissions de GES, ou la recherche de voies pour accroître notre autonomie en protéines. Dans les deux cas, la nécessité de revoir nos systèmes alimentaires en profondeur pour faire face aux crises environnementales (changement climatique, etc.) et nutritionnelle (maladies chroniques non transmissibles : obésité, diabète, etc.) est négligée (Henchion et al.,. 2017).

Un regard plus holistique basé sur le cadre d’analyse que constitue la santé unique pourrait permettre d’examiner en profondeur comment conjuguer plusieurs leviers pour faire avancer significativement plusieurs enjeux. Par exemple, combiner diversification des systèmes agricoles, initiative 4 pour 1000, reconception et relocalisation de la production et de la consommation de protéines animales, utilisation raisonnée de biomasses (par ex. issues de couverts végétaux) et de produits résiduaires organiques (ex. effluents d’élevage, biodéchets) pour la méthanisation, sont autant de leviers sur lesquels jouer pour réduire l’empreinte carbone des systèmes alimentaires, mais aussi pour leurs effets sur la santé humaine et celle des écosystèmes.

Prendre en compte de façon intégrée ces différents enjeux nécessite un véritable changement de paradigme dans la conception et la gestion des systèmes alimentaires, qu’il s’agisse de production agricole, de transformation, de distribution, de consommation, ou de gestion des déchets/coproduits (voir Couvet et Teyssèdre, 2016). Telle est la condition pour promouvoir le développement, la gestion et la gouvernance de systèmes alimentaires durables.

Références bibliographiques : voir ici


  1. Notre consommation (moyenne France) est de 0,9g/j au lieu des 1,8 recommandés

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