À mots découverts

Published on 15 mars 2019 |

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Si tu veux la paix, prépare la controverse.

Propos recueillis par Valérie Péan.

Trois questions à Yves Citton, professeur de littérature et média à l’université Paris 8, codirecteur de la revue Multitudes, il a publié une dizaine d’ouvrages dont Pour une interprétation littéraire des controverses scientifiques (éditions Quae, 2013). En complément au papier publié dans le numéro 4 de Sesame.

Quel est votre regard sur cette vogue des controverses ?

Yves Citton : De manière un peu cynique, on pourrait dire que, pendant plusieurs siècles, nous avons évolué dans des sociétés pour lesquelles la hiérarchie a été de moins en moins une valeur acceptable, que ce soit le roi ou le prêtre qui dise ce qui doit être. Ce qui fait alors autorité, ce sont des procédures de débat. Dans ce cadre, les pouvoirs en place utilisent ce mot fétiche de « controverse » pour asseoir leur autorité, au même titre que, sous l’Ancien Régime, les édits et le lit de justice1 Ici, le sceau officiel, c’est la controverse, ce qui a pu être labélisé comme tel et dont on suppose qu’elle a débouché sur un consensus. Il y a certes quelques procédures à respecter, comme pour le lit de justice, mais avec une marge d’interprétation et de négociation. Mais j’aimerais pointer un autre fait nouveau : la multiplication, ces dix ou vingt dernières années, des fausses controverses scientifiques.

C’est-à-dire ?

Elles sont fabriquées de toutes pièces par les grands groupes industriels qui paient des scientifiques pour mettre en cause des mesures ou des connaissances qui vont à l’encontre de leur activité. Ils jouent ainsi sur la beauté et la faiblesse de la réfutabilité qui est au cœur de la démarche scientifique : parce que c’est (en principe) réfutable (comme toute hypothèse scientifique), on pourrait « ne pas croire » à cette histoire de changement climatique. 

Comment fait-on alors pour neutraliser ces fausses controverses ? 

Il est possible d’objectiver des choses, telles qu’un financement massif par l’industrie ou, a contrario, un fort niveau de mobilisation de la population. Konrad Becker propose des analyses radicales dans ses Dictionnaire de réalité tactique et Dictionnaire de réalité stratégique, où il écrit notamment : « Si l’on admet que l’intelligence (au sens du renseignement, ndlr) est un substitut virtuel à la violence dans la société de l’information, le maintien informationnel de la paix doit être considéré comme la forme la plus moderne de la guerre. » Je placerais cette citation en exergue de toute controverse, car c’est cela dont il s’agit. Il s’agit de se renseigner, au sens de recueillir des informations scientifiques mais aussi sur les financements éventuels, sur les groupes de pression et les jeux d’intérêts qui sont nécessairement au cœur de toute activité scientifique, comme l’a bien montré Bruno Latour. En fin de compte, d’un côté on vise tous la paix – -on n’a rien à gagner à s’envoyer des missiles sur la figure – tandis que d’un autre côté, il se joue une forme de guerre entre parties prenantes, lesquelles ne veulent pas perdre leur pouvoir ou leurs investissements. Cette citation dit la quadrature du cercle dans laquelle les controverses sont placées.

  1. Le lit de justice désigne une séance solennelle du parlement par laquelle le roi ordonnait à cette assemblée d’enregistrer les édits et ordonnances qu’elle contestait en usant de son droit de remontrance. Le parlement devient alors une simple chambre d’enregistrement pour que l’édit soit acceptable.




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